Il n'y avait rien de naturel dans ce que l'on éprouvait.
 
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 grosse boule neigeuse

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Sleepless


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MessageSujet: grosse boule neigeuse   Lun 6 Sep - 6:49

C'est ça l'hiver!
Il n'y a ni début ni fin
Et tout est en suspend
Les corbeaux du printemps
Les corbeaux du printemps

Car il fait si froid dehors
Au mois de janvier.

Hiver – Jean Leloup


Casque? Ok.
Il enfonce son bonnet sur sa tête et vérifie que le pompon y est toujours.
Bottes? ... Ok.
En attendant que sa mère lui refile les couronnes qu'il lui a demandées, les baskets devront affronter et idéalement survivre à la neige.
Combinaison? Ok.
L'habit ne fait pas le moine. Mais le orange sied à certains mieux qu'à d'autres.
Oxygène? Ok.
Les deux coups de pompe qu'il s'est envoyé dans les bronches devraient le parer contre les langue-à-langues un peu brutaux de l'hiver.
Nico est prêt, et il sort parce qu'il n'en peut plus d'attendre sa sœur qui n'en finit pas de déplacer et replacer ses longs cheveux châtains sous son couvre-chef. Maman a été catégorique : personne ne sort sans s'être couvert le crâne. Toute forme de toux, fièvre, morve ou autre pollution hivernale de ce type est bannie de la maison. Quiconque s'autoriserait à attraper un virus se verrait mis en quarantaine chez la vieille tante qui sent l'urine et dont l'haleine est pire que celle d'un vieux chien entrain de crever d'infections aux gencives.

Dehors c'est blanc et ça sent pareil : rien. Il est presque trop tôt, midi approche et le soleil hurle de la lumière qui fait briller les flocons. Des bourrasques de vent font lever des voiles de neige poudreuse. C'est le désert froid de la campagne. Les doigts serrés dans ses mitaines trop petites, ses mitaines trop petites cachées dans les poches de la pelure d'orange qui lui sert de manteau, Nico regarde la cabane et se prend à espérer de la voir crouler, à l'instant, sous la neige qui l'assaille et s'accumule sur son toit. L'envie lui échappe lorsque sa sœur, Éloïse, passe la porte en la claquant derrière elle.
Je la laisserai entrer en premier, en revenant, alors soit prête, ok? pense-t-il à l'adresse de la maison.

Sa cadette, souriant pour dix, lui tend une boîte. Nico soupire, mais la lui prend. Ce n'est pas très lourd, mais il ne faut quand même pas lui laisser croire que ça ne lui fait rien de traîner ses affaires à sa place. Principe de grand frère. Et ils s'en vont jusqu'à l'arrêt de bus, qui ne tarde pas, et ils roulent vers la ville, qui ne cille pas, dans son horizon. Mais qui grossit, s'élargit et se gonfle dans tous les sens, jusqu'à engloutir le bus et tout ce qui y grouille. Nico y comprit, et son estomac qui commence à en avoir marre de rebondir. Éloïse a gâté chaque minutes des vingt-neuf que nécessitent le trajet avec des commentaires, on ne peut moins pertinents, sur les gens qui lui sont passés devant, se penchant automatiquement vers son frère en mâchant son énorme gomme, la bouche ouverte, à deux centimètres de son visage. T'as vu sa tête! On dirait un chien. C'est vrai tu trouves pas? Y'a des gens qui ressemblent à des chiens. Je sais pas pourquoi, mais c'est vrai! … Aaah chanceuse, elle a le manteau tenson que je voulais! Astrid dit que c'est trop cher.
Pourquoi tu l'appelles par son prénom?
J'sais pas. … Merde c'est ici que je voulais débarquer! Monsieur! Monsieur s'il vous plaît vous pouvez nous laisser ici!?
Éloïse.

Il fait toujours froid, c'est toujours l'hiver, mais ici le vent ne règne plus en sauvage, il doit se battre avec des rangées de murs.
Trop con, ce chauffeur.
Mouais... Bon, on commence où?
Par là, dans une rue résidentielle bordée d'immeubles à logements. Nico la suit d'abord de près puis, plus ils avancent, plus la distance qui les séparent s'agrandit. Mais il tient bon et ne cesse de se remémorer que s'il persiste à l'accompagner, c'est parce qu'elle lui remettra les cent-cinquante couronnes promises. Alors il met un pied devant l'autre, s'arrête lorsqu'elle en fait de même, ouvre la boîte et lui tend quelques échantillons lorsqu'elle les réclame.

Elle a dû trouver un acheteur, c'est plus long que d'habitude. De l'autre côté de la rue, une élégante femme promène son chien. Un gros tas de muscles avec des cristaux de baves de chaque côté de son large museau retroussé. Elle a de la classe, dans son manteau cachemire, avec ses beaux cheveux roux dont la vue seulement réchauffe, dans ce tableau blanc. Ses lèvres sont presque aussi rouges que ses bottes hautes qui épousent ses jambes moulées dans de fins collants noirs. Et elle vient par ici. C'est plus fort que lui, Nico se lève en la voyant descendre la rue dans sa direction.
Vous voulez du chocolat?
Elle s'arrête brusquement et lui sourit, l'air surpris.
Pardon?
Il l'ignore mais c'est le pompon sur sa tête qui tient à quelques fils de laine, ses cils couverts de givres, sa bouche et ses joues vivement échauffées par le froid, qui amusent la passante.
Je fais parti d'une équipe de foot et on amasse des fonds en vendant du chocolat, pour se payer des protèges-tibias...
Vous jouez sans?
Il hésite, hausse les épaules.
C'est pas comme si on avait le choix... On manque de moyens, c'est une école pour enfants issus de familles défavorisées. Dans les matchs on met plusieurs épaisseurs de bas mais... Les gars des autres clubs savent qu'on a pas de protections et ils nous en font voir de toutes les couleurs, je vous jure.
Elle rit en levant les yeux au ciel et fait un mouvement pour poursuivre son chemin, mais Nico persévère.
Ok, ok... Ma mère n'a pas un rond à me donner pour que je m'achète des bottes. Ma sœur m'a dit qu'elle me paierait si je venais l'aider à vendre son chocolat pour sa troupe de danse et je profite de son absence pour tenter de me faire un petit pourboire.
Cette fois, le sourire, ils se l'échangent. La jolie dame revient sur ses pas, fouille dans son sac à main et lui tend un billet de cinquante couronnes.
Merci!
Elle lui envoie une signe de main pour toute réponse et oublie le chocolat.

Éloïse le rejoint bientôt, les mains vides. Elle s'assied près de lui, une marche au-dessus dans l'escalier, et appuie son menton dans ses mains. Ils demeurent un moment sans rien dire à voir passer les gens sans leur porter attention. Quelques voitures vont, viennent et disparaissent à l'intersection. Lui, dans son manteau trop grand et trop laid, usé, aussi orange qu'une orange qui commence à moisir, avec son bonnet au pompon lâche, ses mitaines trop petites et ses chaussures trempes, et elle, dans son manteau neuf trop mince, bon marché, et ses jolies bottes en faux cuir. Ils se les gèlent, chacun à leur façon, et tout le monde s'en fout, eux aussi.
Elle se lève en premier.
J'en ai marre. Je rentre. Paie-toi avec ce qu'il reste.
Il laisse tomber sa tête et s'attend à la voir rouler entre ses jambes, débouler jusqu'à ses pieds, puis s'immobiliser sur le trottoir, mais elle reste accrochée à sa nuque. Il serre les poings. Ses mains sont engourdies, il ne les sent même plus. Éloïse s'éloigne, épaules voûtées, à petits pas rapides. Nico la suit des yeux jusqu'à ce qu'elle aussi, disparaisse au coin de la rue. Elle est déçue. Elle s'imaginait qu'à son retour d'Autriche, il serait débarqué à la maison comme un prince, habillé à la manière de ces types qu'on paie rien que parce qu'ils ont une gueule qui plaît, tout à son aise, souriant, charmeur, plus grand, plus beau. Mais il n'était que Nico et n'avait rien à prouver. Elle avait fait un effort, dans l'espoir peut-être de découvrir celui qu'elle avait espéré, en creusant un peu, mais maintenant ça y est, se dit-il, elle tourne la page et passe au suivant. Ou alors elle a trop froid.

La boîte commence à prendre l'eau. Rassemblant le peu de volonté qu'il lui reste, Nico se lève à son tour et empoigne son fardeau dont il ne reste plus qu'une dizaine de tablettes. Il s'aventure plus loin et, se laissant porter par ses pieds et ses mains et son nez et ses joues et ses oreilles qui n'en peuvent plus, il entre.
Pas un chat dans la bâtisse, pas même un rat, à première vue. Il monte, observant, se faisant, les lieux d'un œil curieux sans pour autant se demander ce qu'il est entrain de foutre là et pourquoi il le fait. Et puis, le souffle court, les bronches piquantes qui lui sifflent d'arrêter s'il ne veut pas qu'elles le lâchent sur-le-champ, il échappe de plein gré sa caisse devant une porte, retire d'un geste lent et malhabile sa mitaine et frappe cinq coups du revers de sa main.

Quand on lui ouvre, il ne voit d'abord qu'une silhouette noire, à contre-jour, et doit inspirer profondément avant d'être en mesure de prononcer quoi que ce soit. Mais ça lui revient rapidement, l'inspiration.
Salut, je vends du chocolat pour amasser de quoi payer un voyage à Disneyland pour ma petite sœur qui est malade. En plus vous êtes...
C'est bien une fille. Nico baisse les yeux sur le contenu de sa boîte, qu'il vient de découvrir en dégageant un pan cartonné à l'aide de son pied.
... chanceuse parce que, il ne me reste justement que les meilleures saveurs. Chocolat noir 70% et menthe poivrée, chocolat au lait et éclats de noisettes, chocolat noir 70% à la gelée de cerise et de piment fort, chocolat blanc à la noix de coco et... et c'est tout. Je vous les fait à seulement cinquante couronnes chacune.
Il n'ose un regard que sous les longues mèches blondes qui lui tombent devant les yeux. Puis il regarde parterre, parce qu'il faut bien que ce soit un peu triste, cette histoire de petite soeur. Et il s'en veut parce qu'il est mauvais acteur et qu'outre regarder ses pieds et se gratter le bout du nez, il ne sait pas quoi faire.
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Bedshaped


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MessageSujet: Re: grosse boule neigeuse   Dim 12 Sep - 16:27

On s'dit toujours qu'il est sympa
Lorsque Renart vous serre la main
Plus tard en comptant sur ses doigts
On s'aperçoit qu'il en manque un


Ça découpe consciencieusement aux ciseaux. Dans la boîte à cigarettes. Elle en profite pour coincer entre ses lèvres la dernière rescapée de son tabagisme abusif. Elle arrête un moment son travail minutieux pour craquer une allumette et créer une infime source de lumière au bout de son tube blanc. Elle laisse le feu prendre sur son petit bâton de bois, et qu’est ce que c’est jouissif, de sentir si près de sa peau, un peu de chaleur. Elle finit par l’agiter deux fois. Ou trois. Vivement. Puis la jette, quelque part, sur le sol de sa salle principale.

Le bout de carton. Elle y revient et elle plie en plusieurs fois, la partie qu’elle a découpée, teste sa flexibilité en tordant la chose entre ses doigts. Soupire. Ca n’ira pas. Définitivement. C’est beaucoup trop fin. Beaucoup trop fragile. Elle a presque l’impression que ça s’effrite entre ses doigts.

Elle attrape le manche de sa guitare. Elle l’accorde d’une main distraite, sa jumelle tapant sur la tête de sa cigarette au dessus d’une tasse de café vide pour en débarrasser la cendre. Elle ramène la belle à ses lèvres, pose le carton sur la première corde. Elle le savait, que ça ne marcherait pas. Le carton se tord. La note agresse. Elle laisse s’échapper le médiator improvisé de sa main.

Ce n’est pas son instrument. Il lui a offert, un jour. Il devait lui apprendre. Elle ne sait plaquer que quelques accords rudimentaires dans une lenteur affligeante. Elle s’obstine à en faire un, voire deux.

Sa tête vient saluer le vieux parquet poussiéreux et elle regarde son plafond, là où la nargue une ampoule nue, se balançant tristement au bout d’un fil. La lumière vacille. Ou peut-être sont-ce ses yeux qui ne supportent pas le poids de cette vie décousue. Sans sens. Elle tourne sa tête avec lassitude vers sa compagne à cordes, allongée à ses côtés. Elle ne fait que gémir en sa présence. Elle ne veut pas chanter. Elle crie. C’est une plainte à chaque fois entre ses doigts.

Elle roule plusieurs fois sur elle-même pour se déplacer jusqu’à un coin de sa pièce. Sur le ventre, elle prend appui sur un de ses avant bras et du bout de ses doigts, fait bouger le bras de son gramophone, au sol.

Elle entend le petit grésillement caractéristique.

Elle se laisse retomber sur le dos, et elle ferme les yeux. Elle est si souvent fatiguée. Ses paupières sont tellement lourdes à porter, elle veut dormir. Elle veut s’échapper de cette réalité qui la bouffe toute entière.

In the ear of the boy who giggled so sweet

Elle ne sait pas expliquer pourquoi. Pourquoi elle lance toujours ces vinyles qui vous font sentir douloureusement que vous possédez toujours cet organe stupide : le cœur. Pourtant, elle pensait que cela n’existait plus chez elle. Petite sotte. Il est bien trop présent. C’est ça qui la perd. Ça se serre beaucoup trop dans sa poitrine. Et sa main se resserre sur la laine de son énorme pull blanc. Ou gris. Elle ne sait plus trop. Il a amassé trop de poussière. Trop de tristesse. Trop de jours.


Elle souffle dans ses mitaines, essaie d’attraper la moindre chaleur comme elle peut. Elle s’obstine à ne pas avoir le chauffage. Elle pourrait peut-être se le permettre. Comme elle pourrait se permettre d’aller mieux. Mais non, il faut que ça la consume. Sa connerie d’imaginaire.

Elle passe ses mains sur son visage, finit par se mettre dans une position assise. Ses doigts ont glissé dans ses cheveux, elle tire l’élastique foutu autour de son poignet et enferme les sauvages blonds dans un chignon approximatif. Fait taire Emiliana en arrachant brusquement le bras de son gramophone et se lève.

Et elle est là. Debout, au milieu de rien. Et elle ne sait pas quoi faire. Elle ne sait plus.

Elle s’assoit sur le tabouret de son piano droit. Se met en tailleur. Ses doigts caressent le vieux bois, se souvient de la moindre aspérité. Elle ose découvrir les touches de leur cachette. Elle n’a jamais voulu avoir un autre piano. C’était celui que lui avait offert sa mère, son premier piano. Elle s’étonne de la blancheur des touches. Elle veut plaquer un accord. Elle amorce une pression sur les touches. Aucun son ne sort.

Ça a frappé.

Et son esprit fantasme. Espère l'impossible. Elle est devenue quelque chose qu'on ne veut pas côtoyer. Qui d'autre à part lui pourrait venir à sa porte ?

Elle reste bêtement immobile sur son tabouret. Elle attend un peu. Elle sent que ça s'affole. Elle sent qu'elle l'est toujours finalement. Vivante.

Des millions de choses lui passent par la tête. Sa tête, justement. Et puis, son aspect en général. Son corps se tend, il est tiraillé par toutes les options qui s'offrent à lui. Elle pourrait juste ne pas ouvrir.

Elle a presque couru pour ouvrir la porte.

Elle ferme les yeux, à s'en déchirer les paupières. Ses lèvres se serrent, elle se demande si elle arriverait à les faire saigner, elle tourne la tête. Prétend regarder par la fenêtre qui se trouve dans son couloir.

Ilyna a toujours pensé que la vie était une question d'opportunités. Et que soit on les prenait. Soit on était con, et on passait à côté.

La main serrée sur la poignée de sa porte, elle sent le moment où cette planche en bois va claquer au nez du môme. Elle ne veut pas de cette opportunité.

Elle est profondément stupide.

Elle dit non. C'est automatique. Elle ne sait pas depuis combien de temps le blond a parlé. Si elle a instauré un silence gênant ou non. Elle essaie de l'apercevoir derrière ses mèches de cheveux, de connaître la couleur de ses yeux. Elle s'arrête un moment sur la couleur de son blouson. Elle ne sait pas pourquoi, ça lui attire l'attention. Et puis, elle finit par poser ses yeux sur le carton à ses pieds. Des chocolats, il avait dit. il lui semble.

    Ici, y a pas énormément de gens friqués. C'est pas par là qu'il faut traîner si tu veux raquer des sous.


Il y a quelque chose qui fait qu'elle n'a pas envie de congédier cet ado. Elle ne sait pas. Les gens heureux, finalement, ce ne sont pas ceux qui débordent d'imagination ? Parce que, Ilyna, elle est défaitiste, c'en est navrant. Rencontrer le manteau orange. Elle ne doit cela qu'au hasard. Mais pour celui qui a de l'imagination. Il pourrait se dire que c'est incroyable, qu'un jeune homme arrive dans cette zone paumée pour lui vendre des plaquettes de chocolat. Pourquoi lui ? Pourquoi maintenant ?

Elle se penche, ramasse le carton.

    Je ne compte pas te les acheter. Et pas parce que tu mens mal.


Elle quitte l'entrebâillement de sa porte après avoir lancé ces quelques mots d'une voix blanche, pose le carton dans sa cuisine, élève la voix de cette dernière : "Entre et ferme la porte une fois que t'es rentré !"

Elle retourne vers l'entrée, regarde le jeune blond. Annonce, dans un léger sourire :

    C'est bon... Je vais pas te manger.


Elle s'accroupit vers ce qui ressemble à un radiateur. Tourne le thermostat. Pose sa main sur l'incroyable machin qui n'a pas fonctionné depuis des lustres.

    J'espère que ça va le faire... Je t'interdis de crever de froid chez moi de toute manière.


Elle indique du doigt le portant dans l'entrée, pour lui indiquer qu'il peut poser ses affaires là, s'il le veut.
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Sleepless


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MessageSujet: Re: grosse boule neigeuse   Jeu 16 Sep - 3:02


« Where the f*** am I !? »


Il la voit lui tourner le dos, partir avec son chocolat, et ouvre la bouche, mais ne trouve rien à dire. Il hausse les sourcils et se passe une mitaine sous le nez. De toute façon, il n'a pas très envie d'occuper son après-midi à essayer en vain de vendre quoi que ce soit à qui que ce soit. Et puis il est plutôt d'accord avec elle, il ment mal. Il faudrait s'y entraîner encore un peu.
Il songe sérieusement à s'en aller et à renoncer aux tablettes, mais elle le hèle, de l'intérieur de l'appartement. Nico se mord la lèvre et renifle. Si Éloïse avait été avec lui, elle l'aurait tiré par la manche en s'insurgeant contre cette vieille fille dégueulasse. Son frère Will l'aurait plutôt poussé dans le cadre de porte et, sa mère, elle, se serait probablement contenté de s'allumer une cigarette – ah non pas avec les morveux dans le ventre – elle se serait contentée, dans ce cas, de balayer l'air de sa main et de hausser une épaule en levant les yeux au ciel, comme si la bonne réponse à ce terrible dilemme était évidente. Prendre ses jambes à son cou ou se la jouer cool et entrer en bombant le torse?

La blonde l'ignore peut-être mais ça lui facilite drôlement la tâche, à Nico, quand elle précise qu'elle n'a pas l'intention de le manger. Il lui rend un sourire gêné et se décide enfin à faire un premier pas. Le premier de quelques autres qui se poursuivront une fois qu'il aura retiré ses chaussures enneigées. Il s'accroupit, pour le faire, et en profite pour remonter sa chaussette bleue, puis la jaune, sur ses chevilles. Après vient le tour de la tuque, avec son –... non. Sans le pompon.
Ça lui fait quelque chose. Comme un petit choc électrique dans le cœur. Et il se retourne, rouvre la porte mais ne voit rien, pas plus dans le couloir. Mais il s'est déjà déchaussé, et ses mitaines reposent déjà dans ses souliers, et sa tuque n'est déjà plus sur sa tête. Il faut se rendre à l'évidence : il n'a plus envie de sortir. Au contraire, parce qu'on n'invite pas n'importe qui chez soi sans raison. Et même si on croit le faire sans raison, il y en a tout de même une au bout du compte. Cette fois, c'est tombé sur lui, faut honorer ça. Pour le peu d'aventure dont est elle faite, cette pauvre vie d'étudiant, l'inattendu, c'est à bras ouvert, qu'il faut l'attendre.
C'en est terminé du pompon, il se trouvera une autre histoire à ponctuer.
Nico referme la porte en poussant un lourd soupir. Aussitôt sent-il son deuil tirer à sa fin. Quelle couleur il était, ce pompon?
Débarrassé de sa pelure, l'orange bleue s'aventure plus loin dans la contrée sans nom. Après avoir remonter sur ses hanches son vieux jean délavé et las de tenir au chaud les petits derrières des frères Leiner, il serre les manches de son pull dans ses poings, et va. Oui parce que, pourquoi pas, en fin de compte. Au pire, la demoiselle, c'est une maniaque sexuelle et, à bien y penser, il ne voit pas en quoi ça devrait l'effrayer. Rien que de s'évoquer cette possibilité lui remet le feu aux joues, mais pour mystifier son hôte, il se frotte les bras comme s'il avait encore froid et tourne le dos à son tour. Un instant il s'intéresse au gramophone, se penche et le touche du bout du doigt.
Cool.
Un machin pareil serait mort depuis longtemps, chez lui. Oui, enfin... bon.

Il fait toujours froid, par ici. Le radiateur l'appelle. Nico lui obéit et traîne les pans mouillés de son pantalon jusqu'à lui, qui commence à expirer un peu de chaleur. Cependant tout juste avant d'arriver à destination, il se permet un petit détour et va cueillir, à la cuisine, dans la boîte qu'il ne considère d'ailleurs plus comme sienne, une tablette. Ensuite va-t-il s'agenouiller auprès du chaleureux monstre à l'haleine réconfortante. On parle du radiateur...
'paraît qu'il est bon.
70% menthe poivrée, lui tend-il en souriant.
De toute façon je ne suis pas meilleur vendeur que menteur.
Ça doit aller de paire.
Alors je te le donne. marmotte-t-il en la regardant entre deux mèches blondes.
Et j'ai les mains moites. Mais ça, il ne le dit pas et se contente de se plaquer les paumes sur les cuisses tout en songeant que ça ne serait sûrement pas désagréable de les lui mettre sous le chandail. Il a l'air doux, son chandail, comme un doudou. Et l'est probablement, peut-être presque autant que la peau qu'il recouvre.

C'est une drôle de fille. Elle l'a invité chez elle, comme ça. Pour le faire chanter, peut-être. Oui parce qu'il a noté, pour les instruments. C'est peut-être aussi une sorcière qui transforme les garçons en piano ou en guitare ou en gramophone. Et lui, elle en fera quoi? Un flûte? Ça ne serait pas pour lui déplaire, qu'elle le prenne et le porte à ses lèvres pour le faire chanter en pianotant tout le long de son corps. Il ne faut pas trop y penser.
Quelle âge elle a? À peu près comme Anna, suppose-t-il, genre vingt ans, ou dix-neuf. Ou dix-huit ou dix-sept, ou seize et demie. C'est possible, les filles ont toujours l'air plus mature. Elle a un air intelligent, aussi. Un air de musicienne qui a froid de l'hiver. Maintenant, je saurai quelle tête donner à cette nana du Moyen-Âge. Pour ce fichu livre obligatoire de cette espèce d'école dans laquelle sa mère l'a inscrit... On ne doit y engager que des profs zélés, des genres de robots. Pas des comme elle, en tous cas, des Anonyme la Blonde.
T'es vraiment jolie.
Comme la nana du Moyen-Âge, puisqu'elles ont la même tête.

Il l'a vraiment dit? T'es vraiment jolie. Hélas oui, lui confirment les archives fraîches de sa mémoire. Il l'a dit comme ça, comme un courant d'air et en manquant s'étouffer avec.
Et maintenant quoi. Il serait trop con s'il disait qu'il l'avait dit pour rire, ou pire encore s'il sortait en courant, honteux. Alors quoi?
Il tousse.
Mauvaise idée. Mais c'est pas nouveau, ce constat. Mauvaise idée, mauvaise idée... C'est un disque qui joue souvent, dans la tête de Nico. La mère dit que c'est de famille, les mauvaises idées. Ils tiennent tous cela de leur père. Ben oui, c'est sûr. Bref, Nico, il tousse une fois. Et là, ça lui pique dans l'intérieur, là où on ne peut pas gratter le long de la gorge jusqu'à plus loin. Déjà ce n'était pas le calme plat deux minutes plus tôt, maintenant ça s'agite. Une cohorte d'imbéciles de l'armée du mucus, avec leur casque devant les yeux, traînait déjà dans le coin, depuis la balade dans l'hiver. Fausse alerte! Bande d'idiots...
Avec beaucoup de sang-froid et de moiteur aux paumes, Nico ravale précautionneusement sa salive, et s'efforce d'inspirer et d'expirer, surtout, avec la maîtrise d'un virtuose de la respiration.
Ça va, il y arrive. La force mentale, use de ta force mentale, lui souffle son bon papa Kristof quand ça menace de se coincer. T'es plus fort que tu crois, mon Nico, respire, de l'air t'en es riche, OK?OK. Ça se passe vite. D'ailleurs peu de temps s'écoule entre son courant d'air d'aveu et le moment où il se lève. Et s'il se lève, c'est pour s'approcher du piano. Il fait face au vieil instrument et le pointe.
Tu joues?
Ce n'est pas qu'une tentative de distraction...
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Bedshaped


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MessageSujet: Re: grosse boule neigeuse   Jeu 16 Sep - 16:01

Elle est toujours accroupie, les deux mains au dessus de son radiateur. Ça lui brûlerait presque les doigts, cette chaleur inhabituelle qui se faufile agréablement. Un frisson le long de l’échine. Elle réprime difficilement un sourire béat en serrant les lèvres. Elle se surprend de cette petite exaltation et décide qu’il vaut mieux qu’elle tourne la tête vers le jeune blond qui est en train de se déchausser dans son entrée plutôt que de s’extasier sur un radiateur allumé.

Et vous savez, c’est ce genre de moments, où vous paraissez particulièrement stupide. Dans une demie léthargie inexplicable, vous observez l’autre à un tel point, qu’il vous est presque possible de vous oublier. En général, vous avez la tête légèrement penchée et la bouche entrouverte. Vous plissez un peu les yeux, comme si votre perception allait en être affutée. Certainement qu’elle ne l’est pas, pourtant, vous faites attention au moindre détail. La chaussette solaire qui côtoie son amie Céleste.

Elle fronce un sourcil pour souligner sa suspicion. Elle le regarde ouvrir de nouveau la porte, la refermer. Il semblait chercher quelque chose. Elle ne sait pas si le soupir est lié. Elle préfère ne pas questionner. Pas encore. Pour l’instant elle l’observe… Observer.

Elle a fait un demi-tour, toujours assise, pour suivre la progression de son petit visiteur. Elle finit par ramener ses jambes contre sa poitrine et découvre un instant ses dents, amusée par l’intérêt du garçon pour son gramophone.

Elle le voit disparaître un instant, et ses yeux s’accrochent à une fissure qui lézarde son plafond. Elle se dit que c’est inhabituel, quelqu’un chez elle. Elle a pris le mauvais pli de ramener des figurants de sa pauvre vie décousue ici. Et encore, elle ne prend pas la peine de leur faire connaître les détails de son appartement. En général, elle ne prend même pas la peine de les appeler par leur prénom, alors.

    « Je… Hum, merci. »


Elle a hésité à refuser. Pour le chocolat. S’il essayait de les vendre, c’était bien pour une raison. Elle ne veut pas le voler mais elle se dit que ça paraîtrait déplacé de refuser, elle ne veut pas ruiner l’effort qu’il a fait pour lui offrir. Elle est un peu gênée, les interactions sociales qui n’usent pas de la bassesse et autres de ses petites copines lui paraissent quelque peu lointaines. Mais elle ne lui a rien fait, la petite tête blonde, elle ne se sent pas d’humeur à l’attaquer inutilement. Elle finit par lui rendre son sourire, presque timidement et accepter la main tendue vers elle pour attraper un des fameux carrés de chocolat à la menthe poivrée.

Elle marque un arrêt pour dévisager son acolyte capillaire. Passe ses doigts sur un des côtés de sa bouche, en silence. Elle sait qu’elle s’est foutue du chocolat à cet endroit là. Elle l’entend tousser. Elle se frotte le bout du nez en se raclant la gorge. Ses yeux se baladent un peu sur son vieux plancher. Elle ne s’explique pas pourquoi cela la rend un peu honteuse. Ce n’est pas le genre de choses que l’on dit à Ilyna. Souvent, on lui dit d’arrêter de tirer la tronche. De jouer un autre rôle que la poupée boudeuse. Parfois, y en a certains, qui lui chuchotent à l’oreille comme ça. Mais ça glisse dans le canal auditif, ça se perd avant d’arriver au cerveau.

Elle veut lui taper l’épaule du poing, pour dire quelque chose comme : « T’essaies de me mettre dans ta poche pour tenter de me revendre tes chocolats plus tard ? » mais il se lève avant qu’elle n’ait eu le temps de faire cette petite scénette. Elle finit par laisser passer la chose comme si elle ne s’était pas produite et le voit pointer l’antique piano.

Une ombre passe sur son visage quand elle entend la question s’engouffrer dans ses oreilles. Ça dure une fraction de seconde. Elle déverrouille ses grandes échasses pour s’approcher à son tour de l’instrument.

Elle sent qu’elle va mentir, comme souvent. C’est son truc à elle, apparemment. Faire semblant, tromper, affaiblir. Un petit schéma malsain qui lui fait passer le temps. Comme ça, elle n’a pas à faire face au reste. Elle se perd, un peu.

    « Tu vois, par exemple, le chocolat. Tu adores ça, tu pourrais te nourrir exclusivement de ça. Une vraie passion. Ça te dévore, en fait. Tu crois que c’est toi qui contrôle, mais non… Et puis un jour, j’sais pas. Tu tombes sur une périmée. T’en as pas encore conscience, tu croques dedans avec entrain, et là, c’est terrible. Ça te fout la nausée, tu recraches le machin avec dégout. Et puis, tu peux plus. Ça n’a plus le même goût, c’est passé. Et tu peux plus aimer le chocolat, il t’a fait un mauvais coup… Le traître. »


Elle pense que ce qu’elle vient d’annoncer est assez peu compréhensible. Elle joint ses mains et décide de s’asseoir sur son tabouret, dos au piano. Continue :

    « Enfin, pour en revenir à ta question. Je crois que tout ça, justement, c’est comme le chocolat, c’est un peu périmé… J’ose pas trop goûter de nouveau, je crois que j’ai trop peur de sentir de nouveau ce goût affreux au bout de la langue… »


En fait. Tu la ressens toujours, cette affreuse impression, cette amertume perdue sur tes lèvres. C’est trop persistant, ce sentiment. Crève cœur que tu t’inventes. Ou pas. La tête est un peu trop remplie d’incertitudes pour réussir à fonctionner.

    « Je crois que ce n’est plus fait pour moi de toute manière, la musique. Tout ça. Je n’ai plus l’envie ».


Elle soupire et étire ses bras au dessus de sa tête et conclut dans un petit rire : « Je ne suis pas une grande téméraire ». Elle préfère parler de lui, le mec aux chaussettes dépareillées qui dit aux demoiselles qu’elles sont jolies en leur offrant du chocolat.

    « Fais-moi deviner comment tu t’appelles. Je te ferai deviner le mien après... »


Elle lui sourit et sur son petit tabouret, offre une imitation grotesque du Penseur de Rodin.

    « Et toi, tu joues d’un instrument ? Et pourquoi tu vends du chocolat ? Et au fait, tout à l’heure, tu semblais chercher quelque chose… Ce n’était pas trop important ? »


Et elle s’arrête là, parce que sinon, elle va brûler son crédit questions inutiles, Ilyna.
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MessageSujet: Re: grosse boule neigeuse   Sam 25 Sep - 4:12

C'est nul, comme comparaison, le chocolat et la musique. Elle raconte n'importe quoi, sérieux... Le chocolat ça se conserve assez bien, en plus. Elle me prend pour un con... Et puis c'est quoi cette histoire de traître? D'abord le coupable c'est celui qui a bouffé du chocolat périmé, c'est pas la faute du chocolat, s'il a vieilli. C'est sa faute, à la vieille dame, si elle n'arrive plus à courir? Ben non. C'est la faute du temps, voilà. On ne peut pas blâmer la chose, elle n'a pas demandé à vieillir. Le chocolat, s'il le pouvait, resterait sans doute bon pour l'éternité mais, qu'est-ce qu'il y peut faire, vraiment? Rien, moi je dis. Alors c'est au gourmand de s'abstenir, et de choisir une tablette encore bonne, une tablette de vrai chocolat, et pas de ce qu'en fit le temps. C'est autre chose, ce n'est plus du chocolat.
Nico écoute et s'abstient d'interrompre la leçon, les genoux contre le rebord du tabouret et l'index glissant sans un bruit sur le clavier découvert. Tout nu, le clavier. C'est donc qu'elle a toujours la nostalgie des blanches et des noires, la musicienne expirée. Ça le fait sourire un peu, tout de même, cette explication, et quand elle s'assied, il la regarde du coin de l'œil.
La mélancolie des adultes ne lui va pas. C'est encore faux, selon Nico. Elle manque de désillusion pour être vraiment crédible. Il n'y a toujours pas suffisamment de bêtise rationnelle dans ses mots pour la ranger du côté des grands. Nico n'y croit pas, parce que son chocolat, elle l'a pris, et surtout parce qu'il la trouve jolie et que ça l'arrange bien de ne pas y croire. Elle en sort peut-être véritablement, de ce livre, suppose-t-il en la regardant parler.
Derrière un vif et coutumier mouvement de tête visant à balayer sur le côté le pan de cheveux jaunes qui lui tombent sur le visage, un sourire se dévoile à son tour. Très bien, d'accord, elle n'a pas envie de jouer, et alors? Tant qu'elle ne le met pas dehors, il est content, c'est plus fort que lui, ça lui démange les joues et il est forcé de sourire.

D'accord...
Il n'est pas doué pour faire les devinettes. Ce n'est que récemment qu'il a compris le fonctionnement de la charade. Alors faire deviner son prénom lui demande un certain temps de réflexion. Il se passe une main sur le front, se gratte la tempe, appui sa nuque sur ses doigts croisés, lève les yeux vers le plafond et, dans un soupir, laisse tomber ses bras le long de son corps. Son regard passe sur le gramophone avant de revenir à elle, qui n'a toujours pas plus de nom que lui. Et il commence, cherchant ses mots, mais se délie assez rapidement la langue.
Ok, alors... J'ai le même prénom qu'un compositeur russe qui a écrit beaucoup d'opéras et d'autres trucs... C'est même un peu à cause de lui que je le porte, ce prénom. C'était à mon père de choisir et, il hésitait entre Piotr et... L'autre. Et il a opté pour l'autre – heureusement – parce que, d'après lui, il a pas eu le succès qu'il méritait. Quel hommage, hein... Le vol du bourdon, ça te dit quelque chose?
Et là, parce qu'il a tellement parlé, Nico s'assied, craignant que ses jambes soudain lâches l'échappent. À cheval sur le tabouret, les mains plaquées sur le bois, il lui admire le profil un instant, lèvres entrouvertes, et puis il cligne des yeux, deux fois. Et comme il reprend, un sourire lui tire un coin de la bouche.
Ça résume mes connaissances en histoire de la musique.

Mais elle, elle cache quoi, dans ses mains de pianiste? Des choses belles, sûrement. Des caresses pour le clavier. Il doit se languir, à prendre la poussière pendant qu'elle le boude, sa belle blonde de musicienne. Nico tourne la tête et jette un coup d'œil par-dessus son épaule. La barre de chocolat, il l'a laissée près du radiateur. Elle doit suer, ça fera une belle flaque, un cadavre de tablette. Ils s'agenouilleront près de la dépouille, la Blonde et lui, et ils lècheront le chocolat fondu et, à la dernière lichée, les bouts de leur langue se toucheront et ils s'embrasseront au cacao. Elle doit savoir embrasser pour de vrai, comme une femme, elle, et ne doit pas seulement pousser sa langue à droite et à gauche en essayant d'étouffer l'autre avec.

Mouais... Il revient à sa bonne fée, escalade du regard l'ourlet de ses lèvres, la fine rainure qui relie la bouche au nez, et prend appui, en fin de course, dans ces deux... tempêtes magnétiques de yeux qu'il ne sait définir. En fait, non, je... Je joue d'aucun instrument. On est trop nombreux, que ma mère elle a toujours dit. Quand elle sera sourde, peut-être. Mais pas avant.
Nico s'égare, et se demande, contournant l'oreille de la blonde du regard, qu'est-ce que ça peut bien sentir, au creux de son cou. Le chocolat, peut-être. Le chocolat blanc. Un parfum doux et sucré. À ses pensées il s'éloigne sur le banc et se lève, rendu à l'extrémité. Mains dans les poches, il pivote sur lui-même, se balance lentement d'un pied à l'autre.
Pour le chocolat, c'est à cause de ma sœur. Elle devait en vendre pour financer ses histoires de danse, mais elle en a eu marre et puis son profit était déjà fait parce qu'elle arrivait à vendre plus cher ses tablettes. Elle m'a laissé les restes.
Haussement d'épaules, tentative de tour sur un pied, pas de danse plutôt boiteux qui décline en une perte d'équilibre et qui s'achève au sol. Nico étend ses jambes devant lui et prend appui sur ses mains. Puis il ramène son pied gauche près de lui. Peut-être qu'elle le rend un peu zinzin. Ou bien c'est son radiateur qui crache des gaz toxiques, en plus de sa chaleur.
Je cherchais mon pompon.
Il lui montre ses dents, dans un sourire, en levant un instant la tête vers elle, avant de s'en remettre à sa chaussette jaune.
Il a dû tomber, dehors... Je sais pas. C'est pas grave.
Il avait manqué ajouter que sa grand-mère lui en aurait fait un autre, mais s'était interrompu à temps. La pensée avait rattrapé les mots, cette fois.

Nico retire sa chaussette et fronce furtivement les sourcils.
Toi, ton prénom, commence-t-il d'un air amusé, il faut que ça commence par « I ».
Oui, comme Iseut la blonde. Quand on se mérite sa tête, ou plutôt vice versa, mais peu importe, quand ça arrive, c'est que ça ne se termine forcément pas là. Cependant il ne cherche pas davantage les correspondances entre les deux blondes, car le déshabillage de son pied droit l'amène autre part, plus près de l'hiver, loin des royaumes d'antan, dans un petit appartement qui frissonne. Ça se réchauffe, quand même. Il reste que ça l'ennuie, ce qu'il voit. Le ton s'affaisse, la nuque aussi. La moue menace.
Je peux me faire tremper les pieds dans ton bain?
Il se lève, un peu gauche, sur ces deux blocs de marbre que deviennent ses pieds et se rapproche du piano. Les chaussettes gisent dans son ombre, oubliées.
J'ai les orteils qui croient que c'est l'heure de crever, s'efforce-t-il de plaisanter. Ça arrive, marmonne-t-il, je suis un peu pourri. Comme ton chocolat...
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MessageSujet: Re: grosse boule neigeuse   Dim 10 Oct - 22:09

Thank you for pretending that
I've got some skin around my bones


L’index et le majeur d’Ilyna se collent, dressés, l’un contre l’autre. Les autres doigts sont recroquevillés. La main droite, elle prend la forme des pistolets imaginaires des cow-boys et des indiens miniatures qui crient dans les cours de récréation. Et ça s’abat sur le front du blond, la sentence amortie par les mèches de l’adolescent.

    « La musique, ça ne se résume pas à ça ».


Sa main finit par s’ouvrir et elle vient décoiffer la chevelure du garçon assis à ses côtés, ramène sa main sur sa jambe, dans une symétrie parfaite avec l’autre côté de son corps. Sa tête seulement est tournée vers son hôte et elle découvre ses dents dans un sourire qui se veut amical. Elle a un hochement de la tête assez important, et elle effectue un demi-tour sur son tabouret, ses mains vont caresser les touches de son vieux piano et elle a l’impression que ça vibre. En dessous. Comme si les marteaux témoignaient de leur impatience, comme s’ils se gorgeaient déjà de ce fameux Vol du Bourdon. Ils attendent juste qu’elle intime le mouvement. Elle serait peut-être capable, de s’échapper dans ce rythme infernal, dans cette course de notes qui n’en finit pas. Et ses mains reviennent fatalement sur ses jambes raidies par la tension qu’elle s’inflige, elle affiche rapidement un sourire faux pour dissimuler le malaise et son visage s’offre tout entier au blond, méprisant de ce fait, les dents du clavier. Elle a encore trop peur qu’il ne lui avale les doigts.

Elle penche un peu la tête, comme si cela pouvait faciliter son attention. Elle écoute studieusement l’autre. Elle trouve ça triste. Que tout le monde ne puisse pas s’initier à la musique. Elle a toujours cru que chacun avait son instrument. Cette ramification de soi qui attend sagement qu’on l’apprivoise. Elle se terre au creux des reins d’un violoncelle, aux commissures des lèvres d’une trompette, dans les entrailles d’un piano. Il n’y a que quand elle s’inscrit dans les instants fugaces de la musique qu’elle se sent entière. Elle pense que le mensonge n’existe pas là dedans. Et elle soutiendra que ça s’entend à l’oreille, la musique intérieure des gens.

Elle revient à la réalité dans un battement de cil et une chute impromptue. Celle du rayon de soleil qui s’est engouffré à l’intérieur de ces quatre murs. Elle pense que c’est la couleur de ses cheveux qui lui refile cette image. Ou peut-être la chaleur qui lui rappelle qu’elle porte ses affreuses mitaines qu’elle abandonne sur un des côtés de son piano.

Elle hoche la tête, comme ça, parce qu’elle ne sait pas quoi rajouter à la perte du pompon. Elle fait une sorte de « Hum », le genre de bruit que l’on fait quand on veut dire quelque chose quand on n’a pas besoin de dire quelque chose, et que finalement, on tourne la tête vers la fenêtre parce que regarder un inconnu dans un silence un peu trop long, c’est gênant.

Ses yeux viennent finalement taquiner ceux de son acolyte du jour. Elle fronce un peu les sourcils, sous sa frange, Finit par lui offrir un sourire en demi-teinte. Elle se lève à son tour, passe son index sur un des carreaux de sa fenêtre. Se retourne pour s’adresser au garçon dans un sourire satisfait. Ça se réchauffe, qu’elle dit. En témoigne la buée sur les vitres, mais c’est peut-être le froid. Elle ne va pas se pencher sur cette question. Elle se contente de se pencher un peu plus vers le verre est fini décrire son prénom dessus. Revient vers le garçon, s’assoit en face de lui.

    « Ça t’interpelle alors, ce coup de bol incroyable... Nicolaï ? »


Et ça la fait rire un peu, tout ça. Son air reprend sa dominante sérieuse et se relève peu de temps après le garçon. Considère autant la question que les pieds de celui qui l’a posée.

    « Oui, bien sûr. Faut que tu me suives par contre ».


Elle attrape les chaussettes échouées, l’invite à passer près de l’entrée, dépose le ciel et le soleil au pied du radiateur en échange de la tablette de chocolat qui se décompose qu’elle tient maintenant pour prisonnière, puis ouvre une porte qui donne sur sa chambre, la salle de bains se trouve juste derrière. Elle pose un regard sur le désordre magistral régnant en maître dans cet espace qui s’apparente à tout sauf à une chambre.

    « Désolée, pour ça. Pas l’habitude de recevoir des gens ».


Ou du moins qui en ont quelque chose à faire que les jeans d’Ilyna jouent à cache cache partout dans sa piaule. Que les pulls s’amusent à se pendre partout où ils peuvent. Elle fait rouler innocemment une bouteille vide sous son lit du bout du pied.
Une autre porte. Nouvelle pièce. La salle de bains est minuscule, on dirait presque la douche serre le ventre pour pouvoir se loger dans l’espace. Elle tire la porte coulissante de cette dernière et invite d’un geste de la main, un peu gauche, son blondinet d’hôte.

    « J’avoue que ce n’est pas très pratique… »


Elle souffle dans ses mains, se penche pour ramasser un pauvre fil électrique perdu sur le carrelage et lui fait faire connaissance avec la prise près du miroir mural qui surplombe le lavabo. Elle se penche de nouveau vers un minuscule radiateur noir. Ceux qui crachent leur poumon dans un bruit désagréable et qui n’offrent de la chaleur que lorsqu’on se colle dessus. Mais elle l’allume quand même, pour donner une certaine illusion.

Elle rabat le couvercle de ses toilettes pour s’asseoir dessus. Tire une cigarette d’une de ses poches, cherche ses allumettes, ne les trouve pas, la coince du coup derrière son oreille.

    « Il faudra que tu attendes un peu, ça met un temps fou pour avoir de l’eau chaude ».


Elle se laisse à observer Nicolaï et ça la fait sourire. Comme un automatisme qu’elle ne s’explique pas. Il y a un côté assez génial dans tout ça. Dans cet échange simple qui sonne presque comme une évidence. Ça en serait presque reposant. Comme si elle faisait une pause dans les tourments stupides qu’elle s’impose. Elle se penche un peu, pour pouvoir soutenir sa tête dans sa main. Quand elle y pense, y a quelque chose d’un peu gênant aussi dans cette rencontre un peu décalée.

Elle se décide à donner suite aux paroles du garçon sur la fameuse question chocolatée :

    « Décidemment non. Tu n’as rien à voir avec mon chocolat pourri. Il était bien trop pourri pour être comparé à quelque chose. J’sais pas, toi, tu me fais plus penser à du chocolat à la noisette. Du chocolat au lait à la noisette. »


Ça croque sous la dent. Ça a comme une spontanéité la noisette. Elle s’affirme, elle résiste. C’est vivant. Elle ne sait pas. Mais le chocolat noisette, ça lui dit bien. Mieux que celui à la menthe qui fond sur ses genoux.

    « Tu veux peut-être que je sorte, non ? Tu pourras en profiter pour prendre une douche, ce sera certainement plus efficace. Tu pourras me filer tes vêtements si tu veux, on pourra fêter la renaissance de mon radiateur en lui faisant offrande de tes habits. Si je te redonne à ta famille malade, ils ne voudront plus que tu viennes ici après. »


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MessageSujet: Re: grosse boule neigeuse   Lun 18 Oct - 23:01

C'est toi qui le sais... fait-il en renvoyant sa frange sur le côté.
Elle a une grande histoire avec la musique, sûrement. C'est le genre de truc qui s'impose, dans une vie, quand on se prend à l'aimer. Comme quelqu'un, presque. Excepté que ça sort de nous. Elle est donc là, la différence de l'art. Ça s'impose et ça te prend du temps, ça t'occupe et te préoccupe, ça te parle, mais c'est comme un autre soi-même, différent et abstrait, et grand. C'est un reflet de quelque chose qui ne se voit pas dans celui qui fait, mais qui s'incarne dans ce qui a été fait.
Mais que lui a-t-elle mis dans la caboche, du bout de ses doigts de pianiste? Toute cette pensée cependant, après avoir brillé un temps comme un phare dans le brouillard, entre les oreilles de Nico, clignote et s'éteint. Et lui s'apaise, soulagé de retrouver le désordre de ses idées simples.

Ilyna, lit-il sur la vitre sans réprimer un fier sourire, insistant sur le « I ».
Il savait. Et puis Ilyna, c'est plus joli qu'Iseut. Ilyna la Musicienne. Ilyna la Pianiste. Elle est bien plus que blonde, la sienne de I. Enfin, la sienne... Dans ses rêves, peut-être. Et encore, ce serait gênant, parce qu'elle est gentille et qu'il a envie de l'aimer juste comme ça, comme la fille qui lui aura ouvert sa porte. Il a envie de l'aimer comme celle qui la lui rouvrira, et à qui il apportera du chocolat. Il songe d'ailleurs à le lui demander; il voudrait savoir si elle le laisserait revenir, même pour faire son ménage. Mais la vue de ce pied ramène la bonne tête de son papa à l'écran de ses esprits. Son père et ses bras croisés, son air désapprobateur et soucieux, son bon vieux papa qui n'aurait pas tenu son rôle de maman bien longtemps et qui bientôt l'aurait hissé sur son épaule en manquant tomber. Il lui aurait dit qu'il allait le faire cuire, et qu'ainsi, il aurait la paix une fois pour toute avec ses défauts de fabrication. Du moins celui-là, l'aurait-il taquiné.

Il la suit, et grimace dans son dos toute la tragédie de la situation, déformant son visage avec ses mains et gravant dans ses traits l'expression de la tristesse, de l'angoisse, de la passion et à chaque portrait insuffle-t-il une dramatique vitalité. C'est pour se libérer de la fatalité que le sort lui a mise en tête. Nico éprouve effectivement quelques funestes regrets à ne pas avoir dix ans de moins. Ilyna aurait alors peut-être été sa babysitter. Elle l'aurait pris dans ses bras et il aurait mis son nez dans ses cheveux. Et par accident il aurait pu lui mettre la main sur la poitrine, personne ne l'aurait accusé. Et il aurait été mignon. Même lui est d'accord pour dire qu'il faisait un beau bébé. Un meilleur bébé qu'adolescent, sans l'ombre d'un doute, proclame-t-il mentalement. Ce n'est pas ma faute, songe Nico, c'est ma mère et mon père, qui ne sont pas assez grands, et qui m'ont inventé cette face de plouc. Ma mère et ses grosses lèvres de Barbie et mon père et son front de Frankeinstein.
Ah non! s'exclame admirativement l'illuminé en ouvrant les bras sur la chambre. Ça, c'est un beau désordre. La vision divine s'estompant et le sérieux du théologien prenant le dessus, il poursuit. Je trouve que le désordre, c'est rassurant. Contrairement à l'ordre. Si ta chambre avait été super ordonnée, super propre, genre anormalement propre, alors j'aurais pu me demander si t'es pas un peu maniaque sur les bords. Mais là, non. Je peux pas. Je sais que tu ne me découperas pas minutieusement en petits morceaux. En revanche... Tu pourrais me bousiller avec une tronçonneuse et en mettre partout. Sauf que, je vois pas de traces de carnages antérieurs, pas de ce genre en tous cas, et donc je m'inquiète pas trop. Puis j'ai pas vraiment envie de m'inquiéter, non plus... Je préfère encore m'imaginer que t'es une dangereuse préda... ... Musicienne. Fin du monologue. Nico avale sa salive, respire et prie pour que l'oxygène lui rafraîchisse d'abord les joues.
Planté devant la douche, il la regarde de haut en bas, les mains empoignant chaque rebord de l'ouverture. Quand on entre là-dedans, c'est garanti qu'on en ressort? D'un regard adressé à sa supposée bienfaitrice, il espère tirer de quoi s'encourager. Un sourire, c'est déjà pas mal. Et puis elle est encore là, elle, c'est donc qu'elle y a survécut, à sa douche. Probablement. Mais comment il fera, pour se tremper les pieds sans se mouiller?
Ah, euh... OK.
Ilyna et ses machines. Il n'avait pas remarqué qu'elle avait ressuscité celle-là aussi. Il aimerait lui dire qu'il sent déjà la chaleur et que ça lui fait du bien, mais ses pieds le contrediraient, et le bout de ses doigts aussi. Alors il attend, tel que recommandé, et approche ses orteils de là où c'est censé devenir chaud. Mais il sent qu'elle le regarde, alors il la regarde, et ça lui tire un sourire aussi. C'est drôle quand même, de penser qu'il n'y a pas longtemps, il reniflait dans le cadre de la porte. Maintenant il se réchauffe les pieds, symboliquement du moins.
Il en reste, dans ma boîte! Garde-le aussi, si tu veux. Garde-les toutes. Toute façon j'en aurai plus besoin quand je raconterai à ma mère que j'ai dû me réchauffer chez une inconnue parce que j'avais les pieds trop gelés. Elle me les achètera, mes bottes. D'abord plutôt content de cette hypothétique conclusion, en s'imaginant sa mère carrément désintéressée lors de son retour, avachie dans son fauteuil sous son énorme ventre, la télécommande sur le nombril, il doute.
Quoique, je sais pas, marmonne-t-il.
Il ricane un peu. Le portrait de sa famille lui semble loufoque, soudainement. Et pour une fois, il éprouve davantage l'envie d'en rire que d'en bouder. C'est qu'en fin de compte, il n'en a peut-être pas tant besoin que ça, de sa grosse mère pleine de bébés.

Ça. Alors ça, ça fait plaisir à entendre. C'est plus fort que lui. Le sourire est automatique. Il disparaît, l'espace d'à peine deux secondes, sous le chandail bleu, mais reparaît rapidement. Elle l'a clairement invité à revenir, sa jolie pianiste sans musique, alors c'est que même s'il n'a pas quatre ans, il lui reste au moins une pincée de charisme, ou c'est le chocolat. Mais peu importe ce que c'est. Elle l'a dit. Il l'a vu, ça lui est sorti de la bouche comme un feu d'artifice.
Nico prend même la peine de plier son haut avant de le lui tendre. Puis il détache son jean à la vitesse de l'éclair, le ramasse à ses pieds et lui offre le même sort, avant de le rendre, lui aussi. Mais son caleçon reste où il est, avec ses dizaines de petits Picpus le chat courant après des dizaines de petits poissons sans noms.
On n'a pas le droit d'être malade, chez moi. Ça tombe bien que t'ai des radiateurs.
C'est drôle comme ses orteils, lorsqu'il se voit la jambe, lui paraissent moins blêmes. Pareil pour ses doigts, que la pâleur du bras, et du reste, rend moins dramatique. Il préfère le voir ainsi. C'est moins triste.

Le savon a déjà eu son tour, ce matin, alors inutile de rappliquer. Trop propre c'est comme pas assez, disait sa grand-mère. Faut leur laisser une petite chance, aux microbes, en échange, ils te refilent quelques anti-corps en douce. Le marché noir du système immunitaire: la mafia de la saleté. Elle est le cauchemar des compagnies pharmaceutiques. Cependant, le shampoing le tente, et Nico se laisse tenter, faisant mousser le truc sur sa tête, deux fois plutôt qu'une. Il reste qu'il se dépêche quand même un peu parce qu'il craint que l'eau chaude vienne à manquer.
Quelques minutes plus tard, il retrouve la chaleur du caleçon abandonné, et après s'être essorer vite fait les cheveux avec une serviette, il se la met sur les épaules et traverse vers la chambre d'Ilyna. Le désordre l'attire. Il voudrait s'enfouir sous les draps et les vêtements. Disparaître, comme quand il était petit, sous les manteaux des invités et s'endormir au chaud.
Il tombe. Et embrasse le lit à l'atterrissage. Ilyna n'est pas là, peut-être qu'elle se dépêche à avaler tout le chocolat. Il rit tout seul, paupières closes, en se l'imaginant toute barbouillée, d'épais coulis chocolatés débordant aux coins de sa bouche. La serviette sur le dos, Nico ramène ses jambes sous lui, le derrière en l'air, les bras en croix.
Ilyna... l'appelle-t-il sans conviction, t'sais, ton piano... Ça te dirait de... de me donner des cours? Juste... Juste me montrer à lire la musique et les notes... Même que t'aurais pas besoin de toucher le clavier... Et je te paierais. Mais en nature parce que... bon... En plus mon beau-père il fait vraiment de bonnes confitures. C'est tout ce qu'il sait faire alors il en fait des dizaines de pots chaque fois. Il se rendra même pas compte... Qu'est-ce t'en dis, tu veux essayer?
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MessageSujet: Re: grosse boule neigeuse   Mer 27 Oct - 10:25

Elle fronce un sourcil suspicieux et une prémisse de sourire vient poindre à ses lèvres. Elle a entendu le lapsus mais fait comme si. Et puis, elle lui est reconnaissante, à Nicolaï, de s’émerveiller de son joyeux bordel. Il est un peu magique le gamin. Le terne de sa vie semble se colorer de notes chocolatées qu’elle est curieuse de goûter. Il lui donne envie. Envie d’animer un peu le pantin désarticulé qu’elle est. Quand il est là. Juste comme ça. En train de discuter tout habillé dans sa douche. De bottes qu’une mère achètera ou pas. Et Ilyna s’imagine bêtement à la recherche des dites bottes. De vitrines en vitrines. Elle ne sait pas si elle ne les prendrait pas dépareillées, comme les chaussettes. Pour ancrer un de leur premier souvenir commun. Elle lui dira que ce sont des bottes spéciales. Des bottes de 7 lieues. Qui font voyager tellement loin, que tu peux peut-être atteindre tes rêves en les chaussant. Mais elle se reprend vite. Elle ne pourra pas faire ça. Parce qu’il a déjà une mère pour le faire. Il l’a dit. Elle s’est laissée emporter. Elle se contente donc seulement de récupérer le haut tendu et elle remercie le blond. Elle récupère peu de temps après le pantalon, un peu surprise de se retrouver devant l’adolescent partiellement dénudé. Ça la rend bête, cette situation. Elle prend donc le parti de s’éclipser rapidement.

Les habits se retrouvent rapidement sur le radiateur. Elle pourrait presque créer une mare en les essorant. Elle va le rendre malade avec ses conneries de musique et de mélancolie. Elle aurait du s’enquérir de son état avant. Mais, elle a tellement l’esprit perdu dans des dédales de questions existentielles. Elle n’a pas pris la carte, alors c’est le cauchemar dans le labyrinthe. Elle tâtonne un peu à l’aveugle. Elle ne voit plus autre chose que ses murs infranchissables. Elle oublie la matérialité. Elle se nourrit au chagrin. Et c’est bête. Y a des blondinets qui ne se baladent pas loin. Et d’autres. Faut pas se crever les yeux comme ça. Au contraire, faut que ça s’ouvre grand tout ça.

Et ça fait sauter un peu des verrous, tout ça. Ça enclenche le mécanisme du sourire, on dirait aussi que son corps est plus léger, il se meut en des mouvements un peu aléatoires jusqu’à la cuisine, enter la danse et la marche. Elle sort des tasses de son placard, met une casserole sur le feu qu’elle remplit de lait. Furette dans les autres placards et autres tiroirs à la recherche de chocolat en poudre. Elle sait parfaitement qu’elle n’en a pas. Mais sait-on jamais. Peut-être une de ses conquêtes d’un soir, aurait ramené avec lui son choco. Mais non. Alors, elle se décide de faire fondre le chocolat que Nicolaï a ramené. Elle mélange les deux liquides dans ses tasses. Les attrape par les anses et elle retourne vers la salle de bains, histoire d’attraper le garçon au vol après sa douche. Passe devant son piano, s’y arrête un instant. Soupire et reprend son bout de chemin. Et il lui semble que ça l’appelle. Dans sa chambre. Elle observe la position étrange de l’autre, dans l’embrasure de la porte. Et tandis qu’il parle, elle finit par se poser contre le mur de sa chambre, près de son lit. Les tasses à côté d’elle sur le plancher.

Elle se lève, disparait dans la salle de bains. Revient avec un peignoir qu’elle enfile d’autorité à l’autre poussin. Elle lui fait disparaitre les yeux en enfermant ses cheveux dans la capuche. Frictionne la tête un peu. Finit par lui refiler la tasse dans les mains.

    « On a dit qu’il fallait pas que tu tombes malade »


Elle se rassit dans son coin, attrape la tasse qui reste pour elle. Et elle reste silencieuse, à observer le chocolat dans sa tasse. Elle a oublié les cuillères. Bien.

Elle ne sait pas quoi répondre. Dans sa bouche elle a senti le non qui se bagarrait pour franchir la barrière de ses lèvres. Parce qu’elle a tellement l’habitude de contrarier. Elle ne sait même pas si elle est capable d’enseigner. Faudra t-il commencer par l’assommer de solfège ? Et les notes danseront sur le papier au lieu d’éclater sur clavier. Peut-elle le lancer a contrario sur les blanches et les noires du piano et qu’il se balade à l’aveuglette, à la seule vue du cœur. De cette âme dont sont pourvus les musiciens. Et elle claque plusieurs fois sa langue sur le palet. Jette un regard presque accusateur à Nicolaï. Parce qu’il a déjà gagné. Parce que dans sa tête ça réfléchit déjà frénétiquement au comment, laissant à la trappe la question à alternative : oui ou non.

    « Tu ne me paieras pas. J’peux pas te transmettre tout ça si y a redevance à la fin. Si j’attends quelque chose en retour. »


Ouais tout ça. Parce qu’elle n’aura pas qu’à lui apprendre à lire les notes et la musique comme il dit. Parce que ce serait vider de son essence la musique même. Ce n’est pas une question de dissection. Puiser jusqu’à la saturation, la partition. Et c’est ça qui lui fait peur. Ça lui fout littéralement la trouille. Ça la tiraille.

    « Je suis une personne têtue. Peut-être un peu trop fière finalement. Malgré tout. La musique, c’est devenu un paradoxe pour moi. J’en ai besoin et pourtant… C’est devenu mon angoisse. Alors va falloir que tu sois prêt. Parce que je risque d’être insupportable. Parce que si je dois te plonger dans la musique jusqu’au cou, je vais devoir t’accompagner, parce que sinon, tu risques de te noyer là dedans. Et ça risque d’être mouvementé. »


Elle ingurgite le contenu de sa tasse. Ça lui brûle la gorge. Et la tasse serrée entre ses deux mains, elle ajoute, dans un sourire qui promet, un peu :

    « Mais ça vaut peut-être le coup. De prendre un risque. On sait pas ce que ça peut cacher, au bout des doigts, un blondinet comme toi ».
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MessageSujet: Re: grosse boule neigeuse   Mer 10 Nov - 11:27

C'est comme ça que je prie.
Pour qu'elle accepte son offre qui à bien y penser n'est pas des plus avantageuses. Se casser la tête à tenter d'enseigner le piano à un adolescent qui a priori est un peu nul en tout ce qu'il entreprend. Personne n'est un as au début d'un apprentissage, mais il y en a certains qui ont comme une prédisposition naturelle à assimiler, à comprendre les choses, tandis que d'autres, non. Il est passé trop vite à la distribution des qualités de fabrication et il a bloqué aux défauts, Nicolaï. La Nature a réfléchi, avant de l'envoyer à sa mère, mais finalement elle a haussé les épaules, soupiré, et puis on a sonné pour la pause du midi, alors Nicolaï est parti pour En-bas.
Sa mère faisait différemment, après les bains. Et quels bains! Après ces bains débordant parce que surpeuplés par les petits Leiner. Ces bains à l'eau réutilisée, opaque tant elle était sale. Ces bains dont la chaleur persistante éveillait les soupçons d'un Nico qui y plongeait le gros orteil à contrecoeur. Dépêche-toi, Nicolaï, pendant qu'elle est encore chaude, l'encourageait sa mère. Ouais, je peux bien te la réchauffer, ton eau dégueulasse, moi aussi.
Merci.
On a appris ses bonnes manières. La tasse est chaleureusement accueillie entre ses mains.
Désormais assis en tailleur sur le lit d'Ilyna, Nicolaï se tait et attend. Il est bien, vraiment, dans son peignoir. Il se dit qu'il est forcément magnifique. Magnifique. Il a envie de dire ça. Aussi l'articule-t-il sans voix, pour le fun. Pendant qu'elle ne répond pas. C'est toujours plus difficile de dire non que de dire oui. C'est pas grave, il comprendra. Il voudrait le lui dire, d'ailleurs : T'inquiète Ilyna la Musicienne, je faisais que demander, je comprendrais que tu ne tiennes pas vraiment à me revoir la binette. Je comprendrais que t'essayais seulement d'être gentille, comme tout le monde. On essaie tous, mais en fin de compte, c'est que c'est pas donné, de l'être vraiment, de l'être tout le temps.
Mais il se tait encore, et se perd dans le reflet flou de son visage brunâtre, laiteux, de lait au chocolat.
Devrait-il? Ça n'a pas l'air mauvais, et ça sent très bon. Ça sent chaud et sucré, et cacaoté. Sur les tablettes il y a d'inscrit qu'elles peuvent contenir des traces d'arachides, mais c'est toujours pareil. C'est pour se protéger des erreurs de la nature comme toi, lui avait dit son père, jadis il y a bien longtemps quand il était petit et stupide. Depuis, Nico avait appris que le seul moyen de ne pas trop se faire chier était d'avoir recours à la méthode d'essai/erreur. Les erreurs étaient survenues beaucoup moins souvent que les essais fructueux, ou plutôt nuls. En tous cas, heureusement.
Le fait est qu'il est sur le point, à ce jour, de battre son record : un an et demie sans s'étouffer avec une écaille. Donc, il souffle sur l'haleine fumante de sa tasse de lait chaud au chocolat, la porte à ses lèvres, et s'en laisse couler une gorgée dans la bouche. Il laisse refroidir le liquide quelques secondes dans ses joues, puis avale. C'est bon. Nico en sourit, de sous sa capuche et son toupet rebellé par la poigne d'Ilyna. Le lait c'est comme ça. T'es un peu un bébé à nouveau. Le temps du lait, c'était le bon temps. L'époque de la tété et du dodo, ni plus ni moins. Et imaginez une maman au chocolat. Le Paradis.

Le sourire point sur son visage en menaçant ne plus jamais disparaître, quand le verdict tombe, indirectement mais, pas suffisamment indirect pour l'entendement de Nico.
Ok. Comme tu veux. confirme-t-il dans son enthousiasme mal contenu.
Ensuite, il acquiesce. Il le fait plusieurs fois, en écoutant Ilyna dégobiller ses « mais ». Il y en a toujours, de ça, avec les adultes. Et avec les filles c'est pire, c'est plus compliqué, on dirait qu'elles vont chercher ça au fin fond de leur tête, on dirait qu'elles grattent et qu'elles cherchent les plus grosses ombres pour ensuite vainement tenter de se les expliquer sous prétexte qu'elles doivent les expliquer à un autre. Parce qu'il semble qu'elles aiment entendre toute la complexité de la chose, en plus. Et que l'incompréhension de leur(s) auditeur(s) est une sorte de réconfort, qui les conforte dans l'idée qu'elles ont raison de patauger dans leurs idées sombres, puisqu'elles apparaissent effectivement être particulières. En quelque part, on se croit tous un peu extraterrestre, à un moment où un autre.
Finalement, son sourire résiste à Ilyna et son gros bémol. Il le cache derrière sa tasse et le troque un instant contre une gorgée. Mais rapidement, à coups de gorgées brassées d'une joue à l'autre, il vient à bout du contenu de sa tasse, jusqu'à la marre visqueuse de chocolat fondu qui colle au fond. À la fin, sa tête est vraiment une ombre informe et brune. Il se rend son sourire en coin et hoche la tête. Puis il se lève, la tasse au bout du bras, et s'approche d'Ilyna timidement avec de se planter devant elle.
Mais faut pas que t'aies trop d'attentes, Ilyna. Tu risquerais d'être déçue. Même que je préfèrerais que tu te dises que si t'arrives un jour à me faire jouer une pièce complète sans fausses notes, ce sera énorme. Parce que ça le sera peut-être vraiment, après tout.
Chacun son tour, pour les avertissements. Et à Nico de se retrouver face à sa grande humanité d'imperfection, de cette conscience d'être de la trempe du nul plus que du modèle. Quand même, il n'a pas l'intention d'en pleurer. Plutôt, il se penche sur son nouveau professeur et lui enlace les épaules. Sa tête contre la sienne, il lui vient, de la nuque recouverte de la longue crinière blonde, un air d'Ilyna. C'est presque soporifique. C'est apaisant. Il l'engagerait bien pour doudou, au risque de se faire traiter de bébé.

Nico finit par se redresser, à regret, mais passe bientôt à la prochaine étape, regardant vers le salon. Ce qui y ressemblait le plus, du moins.
On commence quand? Tu pourrais me présenter ton piano. Je l'ai un peu rencontré, tout à l'heure, mais on était gênés, je crois...
Il le dit en y retournant, là, « tout à l'heure », attiré par la grosse, grosse boîte à musique. C'est sûr qu'il y en a, dedans, même si ça semble un peu dur à croire, à le regarder comme ça, immense et immobile, et tellement silencieux.
Nico avance à pas lents, mesurés, la plante nue de ses pieds s'imprégnant tout le long sur le plancher. Il ne faudrait pas le surprendre.
Arrivé tout près, il pose sa tasse sur le siège, puis s'assied. Les mains sur ses cuisses, il regarde le clavier s'étendre d'un côté et de l'autre. Penché vers l'instrument, il chuchote presque.
Salut. Je m'excuse à l'avance, pour toutes les fausses notes. Aussi, je voudrais que tu saches que je sais que t'es pas aussi nul que je le laisserai entendre.
Ses doigts glissent sur le bois, sous les blanches. Puis il reprend de bonne voix.
Ilyna, tu veux qu'on se fixe une journée en particulier? Je fais rien, à part aller à l'école. Alors n'importe quand ça m'ira, t'as qu'à choisir.
Elle a mis son linge à chauffer, note-t-il. Lui vient alors le désir de le voir brûler. Pouf. Qu'il parte en fumée et que Nico doive passer le reste de sa vie tout nu dans le peignoir d'Ilyna. Il aurait dû oublier de renfiler son caleçon.
Et au fait, appelle-moi Nico, s'te plaît. Nicolaï c'est pour les autres. Ceux qui n'aiment pas le chocolat.
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MessageSujet: Re: grosse boule neigeuse   Mer 1 Juin - 0:06

It's been a long time.


Nicolaï est une jolie partition. Aux teintes variées. S’élevant dans des notes qui sont encore difficile à déchiffrer. Il est sur le fil. La partition paraît encore inachevée. La trame principale s’offre facilement. Dans des forte tonitruants. Il y a tellement de notes qu’on pourrait presque s’emmêler les doigts. Pourtant, si on tend un peu l’oreille, on l’entend, la petite mélodie. Les notes s’extirpent du papier, timides, hésitantes. Elles se joignent à la spontanéité de la jeunesse dans une sorte de quatre mains absurde. C’est déroutant. C’est déroutant parce que ça sonne faux. La trame principale est grossière, elle ne sait pas qui l’a écrite. C’est mauvais. C’est caricature. Elle tend un peu plus l’oreille, du coup, parce qu’elle veut entendre la mélodie qui se fait étouffer. Par le reste.

Elle n’a pas osé passer l’entrebâillement de la porte de la chambre. Elle se cache derrière le battant en bois, la tête dépassant un peu. Elle se cache comme les enfants un peu trop timides et un peu trop curieux. Mais c’est aussi parce qu’elle a peur qu’il ne s’envole, le petit oiseau jaune penché sur son piano. Et ça lui file le sourire, de voir le petit canari qui chante des choses à ce vieil être de bois. Mais c’est le sourire triste, celui qui va de pair avec la mélancolie.

Elle croit qu’il faut sortir de la cachette maintenant parce que le petit oiseau semble piailler Ilyna dans ses mots. Elle rejoint donc son Mr. Chocolat, une chaise en prime dans les mains qu’elle a déplacé de sa chambre. Elle la place près du flanc gauche de son piano avant de se retourner vers le garçon :

    « Tu verras mieux là-dessus… »


Elle l’invite donc à monter sur la chaise en insistant sur son propos dans un hochement de tête. Elle décide de lui faire face de l’autre côté, celui du flanc droit. Elle souffle un peu sur la tête du piano, soulevant la poussière. Poussière, qu’elle essuie ensuite, une ou deux fois avec la paume de sa main. Ça soulève beaucoup trop de poussière, finalement. Tellement que lorsqu’elle lève la tête pour offrir un pâle sourire à Nicolaï, elle ne peut le voir. De l’autre coté, il y a ce violoniste insouciant. Il s’amuse. Il s’amuse toujours de tout. Il inspecte le piano sous tous les angles, regarde à l’intérieur, revient à l’extérieur. L’intérieur. Il rit. Il demande comment se nomme le fabuleux engin.

    « Ce n’est pas drôle. Il s’appelle George »


Elle cligne des yeux, ramenée à la réalité par sa propre voix. Il lui faut un instant pour évacuer le souvenir. Sa main balaie nerveusement, encore, le bois du piano. Elle sourit, comme gênée. Passe sa main dans ses cheveux. Puis reprend, la tête tournée vers Nicolaï. On dirait qu’elle a déjà oublié.

    « Tu peux l’appeler George, le piano. C’est un très bon ami… »


Elle frappe sur le bois énergiquement pour marquer une coupure et fait alors sauter le capot de la tête de George – « Attention aux doigts ! » - pour faire découvrir son intérieur. Elle étire un peu le cou pour perdre sa vue dans les entrailles. Ça lui arrache un vrai sourire. Elle avait oublié à quel point George était beau. En soit, il est loin d’être parfait mais c’est son piano. Elle est un peu comme une gamine, en état de perpétuel émerveillement devant George. Elle agite fébrilement la main tout en s’adressant au canari :

    « Regarde, regarde… Les organes de George. Elle attrape les prunelles de Nicolaï. Tu le vois comme la musique est organique ? Ça vient de l’intérieur. »


Les marteaux, les chevilles, les cordes tendues, piano droit ou piano à queue. Ce n’est pas ce qu’elle veut qu’il sache. Elle veut qu’il sente. Qu’il prenne conscience de la relation entre le pianiste et son instrument. Cette extension de l’être par le bout des doigts. Elle laisse voyante la nudité de George et s’assoit au tabouret, posant la tasse de Nicolaï par terre, à ses côtés. La déferlante de blanches et de noires semblent la narguer. Elle s’impose à elle comme si elles voulaient l’engloutir. Ca lui donne envie de s’enfuir. Vite. Très vite. Loin.

Et si les notes n’existaient plus sous ses doigts ? Si le clavier avait trop rouillé à force de l’avoir abandonné ? Elle ne sait pas si elle peut encore dire quelque chose à part le vide alentour. Elle n’ose pas. Elle ne veut pas insulter cet objet d’obsession. De passion. Elle ne se sent pas la force d’échouer. Puis, un sourire vient fleurir sur ses lèvres, c’est entre l’amusement et l’apitoiement de soi. Elle a une sensation au bout des doigts qui ne demandent qu’à éclater sur le clavier.

    « Tu connais Imse vimse spindel ? »


Elle pense que oui. Tous les enfants de la Suède doivent connaître l’histoire sans fin de cette Araignée à la gouttière. C’est quelque chose qui fait un peu noire-croche-noire-croche-noire poin-tée - ée – ée – ée. Elle retient son souffle. Plaque un accord, deux. Grossiers. Banals. Elle les enchaine lentement. Régulièrement. Plusieurs fois. Ca fait soulever les côtes de George. Ça fait soulever les côtes d’Ilyna. Aussi. Comme si elle respirait pour la première fois. C’est douloureux et incroyable. Juste quelques touches qu’elle enfonce machinalement. La gorge de George est enrouée. Il crachote des notes de vieux vinyle rayé. Ça fait tourner. La tête. Les souvenirs. Tu connais Imse vimse spindel ?

Pourquoi cette petite mélodie enfantine s’échappe, rebondit sur les lèvres dans un souffle d’une mélancolie décalée. La tête se perd, dodelinant dans les cheveux blonds. Tu connais Imse vimse spindel ? Elle sent comme un frisson qui parcourt l’épaule. Y a des doigts qui courent sur la peau. Et pourquoi pas Rachmaninov. Chopin. Tchaikovski. Feu Mozart. Beethoven. Bach. Mais Imse vimse spindel.

Tandis que martèlent George sur les cordes. Ça valse dans la tête d’Ilyna. Y a des canaris sur des perchoirs. Des violonistes qui chantent des chansons pour enfants. Ils la bousculent un peu. Improvisent des quatre mains qui embrouillent la mélodie. Mélodie qui s’étoffe au fil des notes. Bouscule les mesures. Invente des variations. Et un, deux : reprise.

C’est si absurde, Lazare qui chante cette chanson pour enfants tandis qu’éclate dans les notes le rire de la pianiste. La mélodie du bonheur c’est Imse vimse spindel. Sa partition du cœur.

Et c’est le silence maintenant. Elle regarde ses mains les yeux grands ouverts. Elles ont joué. Y a comme une ellipse, comme un demi-rêve qui ne s’assume pas. Elle a joué. Ça en tremblerait même un peu.

    « C’est quand tu veux. Quand tu peux. Juste un coup de fil et ça suffit. Je m’arrange. »


Elle offre un vrai sourire à Nicolaï de ses dents bien alignées. Ça dit merci Nico. Ça dit quelque chose de bien trop léger et de bien trop heureux sur le visage fatigué d’Ilyna. Elle le sait, au fond, que le vrai magicien dans l’histoire, c’est ce drôle d’oiseau.
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MessageSujet: Re: grosse boule neigeuse   Ven 3 Juin - 3:24

De sous sa frange, il lui jette un regard et fronce les sourcils en se penchant un peu vers l'arrière. D'accord, il ne sera jamais un joueur de basket pour la NBI, mais quand même. Ça fait un bail qu'il n'a plus besoin d'un petit banc pour se brosser les dents, pas plus que d'un siège de plastique pour aller au cinéma.
Il hésite à grimper, mais se lève quand même, tête haute, et met un pied sur la chaise. Mais à voir la tête d'Ilyna, qui ne se moque visiblement pas, qui ne semble pas attendre de le voir monter pour le pointer du doigt et éclater de rire, il se résout à obéir et à se hisser sur la fichue chaise.
D'être accueilli par un nuage de poussière le fait douter un instant des bonnes intentions de sa pianiste. Pour éviter d'étouffer, Nicolaï cache son visage dans ses mains. Ça dure un moment, le nuage gris. Mais ça finit par passer, comme tous les nuages gris. Aussi Nico se démasque-t-il, au bout d'un moment, mais échappe tout de même un éternuement. Par réflexe, il passe sa manche sous son nez, ne se rappelant qu'après coup que sa manche n'est pas vraiment la sienne, mais celle d'Ilyna. Inquiet, il regarde celle à qui il devra peut-être une lessive, mais on ne dirait pas qu'elle a noté. On dirait qu'elle n'a pas vu. Tant mieux. En échange, il ne relève pas son étrange référence au rire. Étrange parce que, il n'a pas ri. Peut-être qu'elle entend des voix. Peut-être qu'elle voit des fantômes. Après tout, il ne la connait pas beaucoup. Mais ce n'est pas grave, juge-t-il. Tant qu'elle ne se met pas à convulser en hurlant que la fin du monde est prévue pour demain, ça roule.
Très heureux de faire ta connaissance, Georges le piano. Tu l'as peut-être déjà compris mais, moi, c'est Nicolaï. Nico, pour toi aussi. Nico le... Nico le coco Nico le cucu Nico le caca Nico le... Il hausse les épaules. Le c'que tu veux on s'en fout... marmotte-t-il en se penchant vers Georges.
Parce que Ilyna vient de faire un truc fou. Elle lui a ouvert le bide, à Georges. Et il n'a pas dit un mot, Georges. Personne n'a parlé, si ce n'est le silence, qui est sorti du ventre de Georges.
Georges! hoquète Nico en écarquillant les yeux.
Un peu plus, il se penche devant. Il aurait préféré que ça ne soit pas le cas mais, il n'avait pas la moindre idée de ce à quoi ça pouvait ressembler, de l'intérieur, un Georges.
Il acquiesce. Organique. Il s'en souviendra. La musique vient de l'intérieur. C'est difficile à concevoir, par contre. Ça vient des notes qu'on frappe avec nos doigts, ça vient des partitions apprises. Des mélodies, des accompagnements... Mais il veut bien la croire. Disons parce que, c'est Ilyna.

Les bras appuyés sur le rebord du gros ventre de Georges, Nico acquiesce à nouveau, la tête couchée contre ses mains. Il connait Imse vimse spindel. Après tout, il est un enfant de la Suède comme les autres. Il la connait dans la mesure où il faut la chanter et non la jouer. Il ne sait rien jouer. Même pas Broder Jakob. Avant Georges, il n'avait jamais été aussi proche d'un piano. Assis devant, penché au-dessus, les mains sur le clavier... Non. Même pas avec le piano de l'oncle Erik, quand le troupeau Leiner s'amassait autour du gros instrument, comme des grosses mouches blondes autour d'une crotte de chien fraîche. Ils tapaient sur le clavier avec leurs petites mains de campagnards qui ne sortent jamais, et ça faisait du bruit qui faisait mal aux oreilles. La première fois, Nico, ses petites-mains-de-campagnard-qui-ne-sortait-jamais plaquées sur ses oreilles capricieuses, avait suivi le chien dehors, pour fuir la cacophonie improvisée par sa fratrie. C'est cette journée-là qu'ils apprirent qu'il était allergique aux piqûres des abeilles et de leurs cousines. Les rejetons Leiner lui en voulurent d'avoir écourté leur concert. Aussi Nico maintint-il, par la suite, ses distances avec les cousins de Georges, qu'il associait comme étant complices des mouches.
Mais Georges, c'était comme s'il lui avait baillé un sourire, quand il est entré. Un sourire tout mou, nonchalant, un vieux sourire de vieux piano qui n'a plus peur des petites mains qui ne savent rien. C'était même comme s'il l'invitait et, d'une oeillade, lui indiquait Ilyna, avant de lui faire un clin d'oeil.

...Ner faller regnet spola spindeln bort...
Ça grouille, là-dedans! Georges bouffe des notes et digère de la musique. Mais c'est beau à voir. C'est mécanique. Non, pardon, c'est organique. Et ça le fait sourire, Nico. C'est peut-être la chanson, aussi. Ça faisait longtemps.
...Imse Vimse spindel klättra upp igen.
Georges est peut-être impressionnant, quand il se fait aller les boyaux, mais Ilyna, elle est drôlement belle, quand elle joue. Il regarde jusqu'à la fin. Les doigts, un temps, pour faire comme s'il essayait d'apprendre, et puis la pianiste, parce que c'est plus intéressant et que c'est ennuyant, de faire comme si. La musique elle est là, surtout, dans les yeux d'Ilyna. Jusqu'à la fin, jusqu'après le silence.

Nico descend de son perchoir en sifflant. Parce que finalement, il aime bien les perchoirs. C'est lui, l'araignée. Plutôt c'est lui, le canari. C'est Ilyna, l'araignée. Il s'assit à côté d'elle, passe son bras autour des siens et appuie son menton sur son épaule. Oui, ça sent bon, une Ilyna, même avec de la poussière dans les cheveux. Il l'embrasse sur la joue. En plus, c'est doux.
J'crois que Georges est très content. Il se penche sur le côté, oreille contre le clavier. T'entends ça? Il ronronne, on dirait.
Et il se lève pour aller vers le vieux dragon qui souffle sur ses vêtements. Il tâte son chandail, le rapproche de son visage. Ça sent le Nico mouillé. Il le remet où il l'a pris, baisse les yeux vers ses chaussures, mais ne prend pas la peine de toucher. Pareil pour les bas. Il s'en fout. Elle va lui donner son numéro de téléphone. La tête que feraient ses amis, s'il en avait! La tête que fera Éloïse! Euh, tu sais quoi, Lolo? J'me suis retrouvé chez une gentille et jolie jeune femme, elle m'a invité dans sa douche et m'a joué du piano. On a mangé du chocolat, et elle m'a donné son numéro de téléphone. On va se revoir. Quand je veux. J'crois bien qu'elle m'aime. … Un peu.
Non, il ne lui dira rien. Elle va se moquer et le traiter de gigolo.
Tu sais quoi? commence-t-il sans se retourner, On est suffisamment nombreux, chez moi, pour qu'ils ne se rendent même pas compte de mon absence.
Il fait volte-face, sourit à Ilyna.
Tu voudrais pas me mettre dans une cage et me garder un peu? Je mangerai tes restes et je te chanterai toutes les comptines que tu veux. Je serai même ton babysitteur, pour Georges, quand tu voudras sortir.
Il a beau l'ignorer, il est trop tard, il l'a vu. Sa conscience l'empêche de le renier. Nico hausse les épaules en soupirant. Je plaisante... ose-t-il à peine songer. Puis il le pointe, le téléphone.
Je peux?

Donne le combiné à maman, Mikaël. … Anna? Passe-moi maman. … J'avais dit maman! Passe-moi maman! … Tu plaisantes! Éloïse! T'as dit que tu me les donnais! Donner c'est donner, t'avais qu'à y penser avant! … C'est toi qui es radine. Et stupide. … M'en fous. Passe-la moi et je lui dirai moi-même. … Maman? … Tu vas m'acheter des bottes? Il me faut des bottes, je prends l'eau. … Non, je suis chez une amie. … Je sais pas... Et Max, il est pas là? … Ah. … Bon. … Euh... Attends. Il regarde dehors, par la fenêtre, demeure silencieux quelques instants et, s'en remettant au combiné, grimace avant de lâcher, d'un souffle : Ça va c'est arrangé d'accord salut! Et raccroche.

Retrouver un air naturel. Y mettre un peu trop de coeur. Mains dans les poches, se balancer d'un côté et de l'autre en marchant. Avoir l'air confiant. Siffler? Mmm... ce serait peut-être trop. Sourire, plutôt, en coin, comme si de rien. Être cool...
Alors comme ça, tu vas me donner ton numéro? Et puis merde. On est trop jeune, on est trop blond, on est trop mauvais acteur. Nicolaï baisse la tête, ses mains tombent des poches du peignoir, ses épaules s'affaissent.
T'as des pommes de terre?
Ce n'est pas exactement ce qu'il était censé dire. Tant pis, il en prend le risque. Quand maman oiseau n'a plus de place, dans son nid, il vaut mieux se jeter en bas. Plutôt risquer de tomber sur une tête bien chevelue que de crever étouffé par les siens. Il ne sait pas trop ce que ça veut dire, mais vu ainsi, ça lui semble légitime et justifié.
Je sais y faire avec les pommes de terre. Je te ferai à dîner, si tu veux. Pas pour te payer, mais pour... laisser mon linge sécher plus longtemps.
Ouf. Et on te grimace un affreux sourire, avec ça. Presque aussi faux que la partition de Nico.
S'il te plaît...
S'il te plaît, laisse-moi te faire cuire des patates.
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MessageSujet: Re: grosse boule neigeuse   Sam 4 Juin - 22:11

« L’amour de la musique mène toujours à la musique de l’amour. »
Choses et autres - Jacques Prévert


Elle n’aura pas entendu le petit canari sur son perchoir. Ça chantait déjà trop fort à l’intérieur. Le sourire a fané et les yeux sont de nouveau rivés sur les mains. Des années qu’elle a réduit George au silence, en lui fermant le clapet avec force. Maudit piano ! Elle a frappé sur le bois avec force. Les partitions, déchirées, éparpillées, jetées. Ça rebondit sur les murs. Tapissent le sol. Elle crie sur George en lui balançant encore des partitions. Il n’y a plus que ça. Des musiques glacées sur papier. Des noires, des blanches, des pauses, des soupirs. Et les triolets, les quatre doubles croches. Mesures en 6/8. Mineur. Accords majeurs. Gammes. Arpèges. Trop d’encre sur fond blanc. La pupille sature. Les mains se perdent dans les cheveux. Pitié, ça hurle beaucoup trop fort à l’intérieur. Et y a comme écho à l’extérieur. Elle crie à s’en déchirer les poumons. Parce que ça partira peut-être, si elle crie. La peine, la déception, la colère. Ce désespoir qui semble se diluer un peu plus dans les veines au fil des jours. Et ça devient son addiction à elle. Il en faut encore. Encore.

Elle balance avec force la guitare qui s’écrase en crachant douloureusement ses dernières notes avant longtemps. Elle s’en fout de Donna. Ce n’est pas son instrument. Mais George. Elle s’en retourne à lui. Irrémédiablement. Elle crie toujours. George est un traitre. Et sa mère. Et Lazare. Des imposteurs. Elle essuie sa rage d’un revers de manche. Ils ont bâti sa vie autour d’un mensonge. Ils l’ont fait rêver les yeux ouverts. La musique n’a pas d’âme. La musique ne dit rien. Et George est un con. Lui non plus, il ne vit pas. Elle lui souffle dans les bronches pour qu’il ait un souffle. C’est du bois mort.

Vivre pour la musique. C’est ce qu’ils disent autour d’elle. Depuis toujours. Sa mère la fait vivre pour la musique. Elle l’a vissée sur son tabouret avant même qu’elle ne sache ce que c’était : l’envie. Mais la seule chose qu’elle vit dans la musique, sa seule vérité, c’est la solitude. Sa vie se résume entre les quatre murs de sa chambre, l’oreille fermée au monde. Les murs sont insonorisés. Elle n’entend que le son de sa propre voix, à travers George. Mais ce qu’il dit, ce ne sont que les heures passées à marteler les blanches et les noires. A déchiffrer les partitions. Et frapper les notes, encore. A s’en faire saigner les doigts. Et la sueur, les larmes, la frustration. Ça ne dit rien que le travail. Et quand sa mère pleure quand elle joue Für Elise à trois pommes, ce n’est pas parce qu’Ilyna finit toujours ce morceau en larmes, c’est parce qu’elle croit qu’elle a du talent, parce que les autres jouent Imse Vinse Spindel pendant ce temps. De l’orgueil mal déguisé.

Elle ne veut plus être leur pianiste. Elle est fatiguée. Elle ne veut plus être la pianiste de personne. Et elle s’allonge, le nez dans ses partitions. Elle veut mourir en artiste déchue. Parce qu’elle est trop faible encore pour accepter les vérités. Celle qui se ment le plus, c’est toujours cette idiote d’Ilyna. Elle est une enfant capricieuse. Elle ne veut pas reconnaître l’erreur. Elle sait que c’est elle qui a tort dans sa dispute vaine avec George. C’est lui qui la fait vivre, toujours un peu plus. Mais pour les mauvaises raisons, elle lui tient tête. Parce que ça dit Lazare. Lazare. Lazare. Les indications qui noircissent un peu plus la page. C’est Lazare. Les émotions qu’elle renie dans chaque note. C’est Lazare. Et dans les silences, son absence.

Mais surtout revenir vers George, c’est avouer qu’elle l’aime son être de bois. Et même plus qu’autre chose. Même plus que son violoniste.

Alors, ça lui fait quelque chose ces retrouvailles avec ce vieil ami qu’elle a lâchement abandonné. En plus, George est quelqu’un de généreux, il avait gardé avec lui, une part d’elle-même qu’il lui redonne sans rancœur aujourd’hui. C’était si simple, finalement. Et elle aimerait pleurer. C’est étrange et c’est stupide. Parce que ce n’est pas cette tristesse trop connue qui lui colle à la peau. C’est autre chose, et elle ne sait pas dire parce que c’est inconnu. Elle ne pleure pas pourtant. Ca a du la détraquer tout ça. Mais, c’est aussi parce qu’il y a ce canari de Nicolaï qui s’est assis à côté d’elle. Et y a quelque chose dans sa présence qui la rassure. Qui dit : « on t’en veut pas ». Avec sa tête blonde dans le creux de son cou, elle a moins peur. C’est comme une lumière dans le noir. Ca lui donne plus de courage pour avancer. Plus de légèreté. Elle se penche à la suite de Nicolaï sur les notes. Et elle entend effectivement. George, comme la résonnance de son propre cœur. Elle dit timidement qu’elle aussi, elle est contente. Et elle pense que c’est ça, finalement, qui lui fait lâcher une larme perfide pendant que Nicolaï est parti voir si ses habits commençaient à se réchauffer, eux aussi.

L’oiseau se remet à chanter. Alors, elle passe vite ses mains sur son visage et se tourne un peu vers l’endroit où se trouve Nicolaï, de dos. Il lui demande « Tu sais quoi ? ». Elle ne sait pas grand-chose. Et d’ailleurs, non, elle ne le savait pas qu’il avait une famille nombreuse. Elle fronce le sourcil. Est t-il vraiment possible d’être tellement nombreux dans le nid que l’un des canaris en soit oublié ? C’est peut-être un peu malsain, mais Ilyna voudrait que la mère de la tête blonde s’inquiète. Qu’elle regarde avec anxiété par le rideau, la table mise depuis des heures, les plats plus que froids. Mais qu’elle attende. Toute la nuit s’il le fallait. Parce que sinon, ce serait un peu trop triste. Même si elle aimerait bien, avoir un petit oiseau à ses côtés. Avec le plumage comme le soleil dans cette Suède trop froide. Et puis, Ilyna, elle a beau se cacher derrière les traits d’une jeune femme, elle n’a rien d’une maman. Elle est déjà affolée quand elle tient un bébé dans ses bras. Je le fais pleurer. Et si je lui brise la nuque en le balançant ? Elle a un peu peur des gamins, en vérité.

Il doit savoir, que ce n’est pas possible. Mais elle ne répond pas cependant, elle ne fait que lui rendre un peu son sourire. Elle n’a pas le temps de toute façon. Nicolaï semble vouloir passer un appel. Elle tourne la tête vers la fenêtre pour voir que le soleil est déjà parti se cacher sous sa couette. Elle lui tend donc son vieux portable aux touches manquantes du bout du bras. Et tandis qu’elle se met en tailleur sur son tabouret, elle entend ce qui se dit d’une oreille distraite.

Et l’appel se finit, elle attend de connaître le dénouement. Mais avant elle demande le numéro de Nicolaï pendant qu’elle tape un texto sur son portable. Ca dit : « Yo Nico :D ». C’est nul, mais elle trouve ça marrant quand même. Comme sms nul.

Elle hausse un sourcil ensuite, amusée. Les patates sont cuites, Nicolaï. Tu es démasqué. Elle fait mine de réfléchir, d’être contrariée. Se lève et la main sous le menton, tourne un peu dans la pièce, finit par s’arrêter devant Nicolaï.

    «Je n’ai pas de pommes de terre »


Et c’est vrai. Dans son frigo, il doit y avoir une ou deux bières de mauvaise qualité, un pot de compote qui se périme. Dans les placards, du pain de mie qui date d’un peu trop longtemps. D’un naufrage en mer. C’est comme la compote, en fait. Le reste des placards, il vaut mieux que Nicolaï ne sache pas ce qu’il y a dedans. Ça rendrait ivre le plus solide des hommes, rien qu’en regardant le contenu des dits placards. Elle claque des doigts. Cette manie agaçante l’aide à se concentrer. Elle se sent redevable, Nicolaï lui a permis en l’espace de quelques heures de véritables exploits. Elle peut au moins lui dégoter des pommes de terre.

Elle tire sa montre de gousset. Regarde l’heure. Soupire. Va à son tour vérifier l’état d’humidité des habits du canari. L’abandonne pour aller dans sa chambre, cherche dans la commode. Il doit bien y avoir encore des affaires de Lazare là dedans. Elle tire le dernier tiroir, en bas. Interpelle Nicolaï.

    « Nico ! Dans le tiroir ouvert de la commode, prends ce que tu veux. Mais dans dix secondes, on part à la recherche de pommes de terre, alors t’as intérêt à être prêt »


Elle ne sait pas pourquoi dix secondes. Ils ne sont pas pressés. Mais ça s’est présenté comme ça dans sa tête. Elle le pousse dans la chambre, ferme la porte, et appuyée contre la plainte de cette dernière, commence à compter. Un, deux, trois…

Quatre, cinq, six, sept, huit. Elle est allée chercher le carton de chocolat et est retournée à côté de la porte. Neuf, elle prévient qu’elle va entrer.

    « Dix. Tu me les donnes vraiment tes chocolats ? Parce qu’on va lancer une opération dans l’immeuble : Une patate = une tablette. A mon avis, ça va faire râler les voisins, mais ça vaut le coup. Plus pour eux que pour nous quand même… »


Elle regarde les pieds de Nicolaï, les siens. Les chaussures restent problématiques. Elle lui dit d’enfiler plusieurs chaussettes. Au point où ils en sont. Mais pas question de remettre ses chaussures. Elle l’invite ensuite à sortir de l’appartement avant de refermer derrière elle.

    « Je ne sais pas par où tu veux commencer… Mon voisin de pallier ne m’aime pas particulièrement, il me trouve trop bruyante. A l’étage y a de jeunes jumeaux en colocation. Je ne leur parle pas, mais je leur ai déjà emprunté du feu. Y a une petite vieille à côté de chez eux. Les autres, je ne fais que les croiser. Je ne me souviens même pas de la tête qu’ils ont. Elle fait une pause, admire l’allure de Nicolaï, elle se sent un peu désolée pour les chaussures. Au fait, on voit comment tu vas te débrouiller avec George, si toi aussi tu le fais ronronner, dis à ta mère que c’est moi qui t’offre les bottes. »

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MessageSujet: Re: grosse boule neigeuse   Lun 6 Juin - 1:05

Dans la petite maison de campagne, dans la chambre de Nico, entre deux volumes, ça vibre. Éloïse et sa copine bondissent sur le sac à dos et l'éventrent. C'est qui? C'est qui? Agenouillée parterre, Éloïse pianote. Ilyna... Ilyna!? Qui c'est? Qui c'est? Elle n'en sait rien, ça se voit, sur ses lèvres pincées et ses sourcils froncés. Sa copine? Elle éclate de rire, elle essaie. Ce con n'a jamais eu de copine. Ah non? Et cette fille, de là-bas, de chez son père? Il l'a inventée, c'est évident. « Yo Nico :D » Elle a quoi, cinq ans, cette conne? Elles rient, elles rient, en à oublier le contenu du tiroir de bas et de caleçons qu'elles ont vidés sur le lit. On lui répond quoi?

Il plaque ses mains sur son visage, se tire les joues vers le bas, en se répétant qu'elle va le jeter dehors, qu'elle va le botter dehors, qu'elle va... le tirer par la fenêtre dehors. Elle se demande quelle est la meilleure manière pour qu'il s'en souvienne longtemps et qu'il n'ose plus jamais remettre les pieds dans les parages. S'il était à sa place, songe-t-il entre deux « elle va me jeter dehors », il se titrerait par les cheveux et se jetterait dans l'escalier, en peignoir. Affronter le froid sans bottes, sans chaussures, qu'avec un caleçon et un peignoir. Mieux, sans peignoir. Rien qu'en caleçon. La honte et la mort en même temps. Goodbye Nicolaï, it was nice meeting you. L'anglais, c'est cool. Hello, my name is Nicolaï. For me it'll be a beer, and for her... the man of her dreams... Here he is. Hello, my name is Nicolaï. Il déraille. C'est le stress.
PAS DE POMMES DE TERRE!
Ses mains retombent le long de son corps et sa mâchoire tombe aussi. Le claquement de doigts ne suffit pas à le réveiller, mais il cligne tout de même des yeux.
SA MONTRE!
Elle l'abandonne là. Il la suit des yeux sans fermer la bouche. Goodbye Ilyna à la folle montre. Qui était donc cette étrange et blonde demoiselle? Et si c'était Iseult, qui s'était enfuie de son histoire à la con où elle est obligée de crever parce que c'est écrit? Et si elle avait eu envie d'essayer la vie de l'autre côté des pages? Mais que finalement, sans son Tristan, elle se serait rendue compte que c'était long, le temps. Nico ne sait pas. Il n'aime pas penser à Tristan. Tristan l'emmerde, c'est un peu un con. Par contre, il se doute qu'il y en a un. C'est toujours pareil. Et les filles, quand elles sont tristes, c'est qu'il y a forcément un Tristan. Tristan, sort de ta cachette, que Nico t'arrache les yeux et te les fasse avaler tout rond, parce que c'est tout ce que tu mérites.
Dix secondes!? fait-il comme s'il s'agissait de la plus injuste des sentences.
Puis il fonce, tête baissée, dans l'antre du dit-Tristan.

Le peignoir prend son envol, tend ses manches dans les airs et retombe à plat sur le lit. Heureusement, Tristan n'est pas là, mais c'est comme si on l'avait coincé, tout petit ratatiné, dans ce tiroir. C'est un autre, qu'il y a dans ce tiroir. Nico hésite, une seconde, deux secondes... Pour finalement soupirer et, d'un élan, plonger ses mains dans les entrailles de celui qui, somme toute, n'a pas plus de nom qu'il a de visage (bien fait pour lui). Il tire au hasard un pantalon et un chandail. Le pantalon est trop long. Ce n'est pas grave, tout pantalon qui se respecte est trop long.
Ilyna ouvre la porte.
Iii!
C'est pour faire comme les filles.
Il enfile le chandail aux manches trop longues. Il aime bien ce chandail. C'est un doux chandail, note-t-il en se flattant amoureusement les pectoraux, un sourire niais aux lèvres.

Oui, je te les donne, acquiesce-t-il avec sérieux en se tenant bien droit. Il ne manque que le « salut » genre petit soldat.
OUI! Quelle idée merveilleuse ô mademoiselle! Quel esprit! Mais QUEL esprit!
S'il n'avait pas cinq paires de chaussettes à enfiler, il sauterait partout en répétant à quel point elle est brillante, sa petite dame préférée. Il valserait avec elle pendant que George chanterait à tue-tête. Cependant, il devra garder l'idée pour une prochaine fois, car une mission de haute importance les attend. Il sort, prend la boîte de tablettes et la hisse sur sa tête. Le plus attentivement que son enthousiasme le lui permet, il écoute les précieuses informations que lui divulgue sa complice, mais n'en tire aucune conclusion, à cause de la mention des bottes.
T'es sérieuse?! Tu verras, vous ne serez pas déçus, Georges et toi. J'harcèlerai mon père pour qu'il m'achète un clavier... En attendant, je dessinerai des blanches et des noires sur le plancher de ma chambre pour me pratiquer, et j'irai à la bibliothèque et j'apprendrai les notes. Seulement, j'espère que ce n'est pas que ma superbe voix de ténor, qui l'a fait ronronner... Dans ce cas, je devrais devenir un chanteur.
Il réfléchit une seconde en tapant du pied.
Bon. Pour notre affaire. On se garde la vieille pour la fin, comme garantie. Je sais y faire, avec les vieilles. En attendant... Il tourne lentement sur lui-même, paupières closes, s'arrête face à un mur, rouvre les yeux, avance, fonce dans le mur, dévie vers sa gauche, et s'enligne vers la porte du fond.

Pourquoi c'est si simple, pour Ilyna, de lui offrir des bottes, alors que sa mère n'ose même pas prononcer le mot? Sa mère s'en fout. C'est tellement facile, de lui mentir, de lui laisser entendre que tout va bien alors que tout ne va pas. Elle ne cherche pas, sa mère. Elle prend comme c'est ou ignore. Ce n'est pas qu'elle ne l'aime pas, il le sait, et se le répète souvent, espérant en faire une certitude. Seulement, elle a le don de lui faire sentir qu'il ne devrait pas tant avoir besoin d'elle, qu'elle n'a pas que ça à faire, que ses petits frères passent d'abord, qu'elle est fatiguée, qu'elle a déjà fait beaucoup et, peut-être, qu'il a préféré son père à elle, qu'il n'aurait pas dû. Il n'en sait rien. Il devrait s'en foutre, comme elle se fout de ses pieds.

Toc toc.
Des voix, derrière la porte, se demandent qui peut bien les déranger à pareille heure, en plein au moment où ils se mettent à table. Une voix répond qu'elle va voir qui c'est. La porte s'ouvre. La voix, c'est celle d'une jeune fille un peu plus petite que Nico. Elle darde sur Ilyna ses grands yeux noirs, fait halte sur le carton, puis sur le visage en-dessous.
Salut.
Salut.

T'aimes le chocolat?
Oui.
T'en veux?
Elle hausse les épaules.
T'as des pommes de terre, chez toi?
J'crois que oui.
Si tu me donnes une pomme de terre, je te donne une tablette de chocolat.

Attends.
Derrière, ça demande qui c'était. Ça répond indistinctement, puis ça revient, une grosse pomme de terre entre les mains.
Tient.
Nico lui indique la boîte du menton. Elle dépose la monnaie d'échange dedans. Choisis. Elle prend le chocolat blanc. Ok.
Mission accomplie, il s'en va.
T'habites ici?
Il fait « non ».
Comment tu t'appelles?
Il hausse les épaules. Elle referme la porte. Derrière, ça se remet à table.

Caché derrière son toupet, il n'ose pas regarder Ilyna.
Le prochain c'est pour toi. T'as vu l'expert à l'oeuvre? C'est toute qu'une pomme de terre que je nous ai récoltée...

« Yo Ilyna!!! Té trooo sexy!!! 8D Je panse tjr a toi!!! A lecole, ché mon docteur, dan mon lit, dan ma douche... Veu-tu m'épouser??????? »
Dans la petite maison de campagne, dans la chambre de Nico, elles se roulent par terre tant elles se trouvent drôles.
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MessageSujet: Re: grosse boule neigeuse   Lun 20 Juin - 22:44

Il pleure sans raison
Dans ce cœur qui écœure.
Quoi ! Nulle trahison ?...
Ce deuil est sans raison.



Les yeux se perdent encore dans le soleil de la chevelure. Dans ce blond qui sature presque la vue. Les doigts passent dans cette crinière insolente, découvre le front. Elle y dépose les lèvres. Le temps d’un battement de cils. Elles se détachent, ensuite. La joue vient s’appuyer contre celle de Nicolaï. Le bras a entouré le cou. Elle marque l’arrêt. Au milieu de ce couloir au bois vermoulu, qui emmagasine la poussière jalousement. Le vert de l’œil finit par se cacher derrière le rideau de la paupière. La joue crée une légère pression contre celle du dealer de chocolat. C’est risible. Cette spontanéité désespérée dans ce pantin d’Ilyna. Mais, elle voulait juste être sûre. Elle voulait seulement sentir qu’il existait.

Le théâtre de la réalité s’est fondu au noir. La tête se perd à d’autres mondes. A des oisillons fragiles qui chantent tout doucement, dans des cages dorées. Il ne faut pas qu’il lui demande à nouveau de rester. Parce qu’elle le garderait, son Nicolaï qui chuchote à l’oreille de George. Qui se cache derrière la mèche, lui et ses conquêtes de pommes de terre. Elle le nourrirait, le chérirait chaque jour pour qu’il devienne le plus beau des oiseaux. Pour que son chant surpasse celui de tous les autres. Il deviendrait force. Il déploierait ses ailes au plumage magnifique dans l’éclatant soleil. Il serait Phénix.

Et même. Elle ferait tout pour qu’il reste encore un peu. Toujours un peu. Parce qu’avec Nicolaï, tout paraît un peu plus doux. Comme le pull de Lazare qu’il a déniché au placard des souvenirs. Pardonneras-tu la faiblesse, petit oiseau ? De cette grande blonde qui s’est perdue un peu trop longtemps. Des fois, ça paraît dur de rester seulement debout. Elle est un peu égoïste, Ilyna. D’encombrer l’espace de son chagrin. Elle a trop humecté les lèvres de tristesse. Elle en est devenue dépendante. Le vide habituel n’était pas d’accord avec les stratagèmes de cet étranger qui dardait de sa lumière la blafarde pianiste. Ne nous l’enlève pas ! Dit-il en montrant les dents. Et il regarde d’un mauvais œil, ce gamin qui se penche sur la mécanique du cœur. Il craint l’irréparable quand Nicolaï tire sur la chevillette de la fragile porte qui cache l’organe. Trop tard. L’agaçant a attrapé avec précaution ce muscle plein de nerfs, de sang et de palpitations. Il le plante sous les yeux de la propriétaire, ça dit, presque dans un rire : « Ça vit encore, Ilyna ». Elle ne se pensait plus que désarticulée, dirigée par les fils invisibles d’un destin absurde.

Il la tire par la main, la force à revenir dans la réalité. Il y a trop d’héroïnes tragiques dans les bouquins, Ilyna. Laisse la poussière pour les tristes rêveurs. Et à ton impétueux violoniste. Y en aura d’autres. Des violonistes. Des magiciens de ta vie. Regarde, même le costume va au poussin. Certes, le pantalon se souvient encore des longues jambes de Lazare. Ce n’est qu’une question de temps. Et d’ourlets.

La main s’est perdue dans les cheveux de l’adolescent. Les yeux ont fait l’effort de s’ouvrir de nouveau au monde. Elle n’osera pas dire, elle a trop honte. Elle a trop peur qu’il parte devant ses failles sans logique. Devant son acharnement à retenir les souvenirs. Qu’il s’écœure du fait qu’elle se plaise à souffrir. Et puis, pourquoi ? Tu souriais pourtant l’instant d’avant, llyna.

    « Dis, tu viendras, même quand il n’y aura pas de pommes de terre ? Même si George se casse les dents ? »


Dis Nico, on ira embêter les voisins et tu feras craquer les lèvres, sèches de larmes, à force de sourires. On passera du baume dessus. Ça finira par guérir. Et toi aussi, tu pourras écraser tes chagrins dans le cou de cette grande sotte d’Ilyna. Et tes joies. Et tout ce que tu voudras. Elle t’écoutera, derrière la fumée de sa cigarette. Assise aux côtés de George.

Elle se détache finalement du garçon, tape la joue d’une main, doucement. Avant de la fermer et d’enfoncer le poing dans le bras de Nicolaï.

    « Désolée, mais avec tes histoires de pommes de terre, tu m’as un peu trop fait t’aimer ».


Elle se sent un peu bête, pour le coup. Elle préfère alors chercher son paquet de cigarettes, plutôt que d’avoir à trouver d’autres mots à dire, pour éviter un silence gênant. Mais à la place, elle extirpe de la poche du jeans, le vilain téléphone portable qui vient de vibrer contre sa jambe. Elle hausse un sourcil, pose ses yeux vers Nicolaï, l’ombre d’un sourire menace de se dessiner sur les lèvres.

    « D’accord. Je te laisse t’occuper de la mamie. On va aller visiter les jumeaux, grimpe à l’étage avec les chocolats, j’allume une cigarette et j’arrive »


Elle fait comprendre dans un regard qu’il n’y a pas de compromis, qu’il ne faut pas qu’il l’attende. Elle lorgne la silhouette, tout en cherchant son feu. Elle n’en a pas, bien entendu. La cigarette se coince derrière l’oreille, nouveau regard dans les escaliers pour voir la progression de Nicolaï, de dos. Elle s’attèle alors à la réponse. Quel mauvais timing pour la personne de l’autre côté du téléphone. Mais ça, elle n’est pas obligée de le savoir.

    La prochaine fois dans la douche,
    tu n’auras pas à penser à moi.
    Je serai là.


Le cowboy fait tourner l’arme dans la main avant de l’enfouir dans la poche arrière du jeans et grimpe rapidement les marches qui la séparent de Nicolaï. Elle arrive dans un vif élan et s’accroche à la sonnette des jumeaux. Tandis qu’elle entend quelqu’un venir à la porte, elle en profite pour s’adresser au canari :

    « Je suis vraiment sérieuse pour les bottes. Et George. On ira les chercher ensemble si tu veux. Et aussi… T’as une copine Nico ? »


Parce que, ça serait un peu gênant si c’était une possessive aux dents acérées au bout du fil.

La tête de la pianiste qui était tournée vers Nicolaï est maintenant tout au jeune homme qui vient de découvrir son visage de derrière la porte d’entrée. Il est appuyé contre son contour, les bras croisés. Elle croit que c’est Aaron. Il a toujours une drôle de chaine autour du cou. Une voix se fait entendre de l’intérieur de l’appartement. On veut savoir qui vient déranger. La réponse n’a pas le temps de se faire entendre que le double de l’individu de l’entrée se poste à ses côtés.

    « Mais c’est la blonde qui a toujours besoin de feu… Qu’est-ce qu’on peut faire pour toi ma belle ? »


Les quatre yeux des deux clones se rivent sur Nicolaï. Les jumeaux échangent des sourires. Des expressions significatives.

    « C’est ton frère ? Ou… Tu les prends au berceau maintenant ? »


Boutade. Ils savent, comme toutes les personnes de l’immeuble, qu’elle ramène une diversité assez importante ici. Ils n’ont pas réellement d’opinion. Mais ça les amuse, cette insistance lourde. Elle préfère ignorer, demande du feu. Pendant que le jumeau d’Aaron disparait, elle montre d’un signe de tête, la boîte de chocolats.

    « Une tablette contre une pomme de terre, ça te tente ? »


Aaron interpelle celui qui a disparu dans les tréfonds de l’appartement. Il faudrait qu’il ramène une ou deux pommes de terre. L’autre revient avec un zippo, provoque l’incendie au bout du tube blanc qu’Ilyna a coincé entre ses lèvres. Aaron en profite pour jeter les deux pommes de terre dans les mains de son frère dans le carton. Elles rejoignent leur sœur kidnappée plus tôt, dans un bruit mat. Les jumeaux se baissent, et attrapent chacun une tablette au hasard.

    « On pensait que t’aurais payé les patates en nature… Le prends pas mal, c’est qu’une blague…. »


Parce qu’il l’aime bien au fond. Cette fille bizarre de l’étage d’en dessous. Les deux énergumènes saluent d’un signe militaire, offrent un clin d’œil à Nicolaï. L’un dit bon courage quand l’autre souffle : « Fais gaffe à ta sœur ». La porte finit par leur claquer au nez.

Ilyna se racle la gorge et finit par adresser un sourire à Nicolaï :

    « Alors, j’ai été comment ? Elle respire l’air. Tu sens Nico ? Ça sent le jackpot. Tu vas assurer avec la grand-mère. Elle va nous filer des tonnes de pomme de terre… Et puis tu as dit que t’étais un expert, non ? »



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MessageSujet: Re: grosse boule neigeuse   Mer 22 Juin - 20:01

Le jeune homme, devant les laideurs de ce monde
Tressaille dans son coeur largement irrité,
Et plein de la blessure éternelle et profonde,
Se prend à désirer sa soeur de charité.

Quand le cœur d'Ilyna toussote, frémit, soupire, le sien s'emballe. Il le sent battre, cogner contre sa poitrine, secouer avec zèle les barreaux de sa cage. Son cœur exulte, son cœur fou tempête. Parce qu'il est trop heureux, parce qu'on ne lui répond jamais, quand il demande, et qu'on ne sait pas l'aimer. C'est un cœur qui tend toujours les bras et qui dit « vient », qui ne s'arrête jamais de le dire. C'est un cœur ogre qui a toujours faim et qui supplie, qui pleure, qui se frappe de désespoir, qui hurle... Mais qui s'emballe pour une caresse, qui explose pour un baiser. Un cœur fou rire quand enfin, on daigne passer sa main entre les barreaux. C'est un cœur qu'à défaut de savoir raisonner, Nico leurre.
Mais il n'a pas été suffisamment rapide, cette fois. Ilyna l'a devancé, avec sa main dans ses cheveux, sa bouche sur son front, sa joue contre la sienne... Elle est passée loin devant les avertissements qu'il comptait rappeler à cet énorme poussin qu'il garde dans sa cage.
Ses doigts se crispent sur le carton, ses lèvres s'entrouvrent pour mieux respirer, mais il maintient ses yeux ouverts. Il a peur qu'en dedans, ça meurt de joie. Et c'est bizarre aussi, parce que bien qu'à l'intérieur il sente qu'on fasse la fête, lui, Nico, de sous sa frange balayée, de derrière l'odeur réconfortante d'Ilyna, d'entre une caresse et un baiser, il a figé. Il n'est plus qu'un souffle.
Peut-être que, s'il n'avait pas eu les mains prises, il l'aurait fait. La prendre dans ses bras, mettre son nez dans ses cheveux, l'embrasser sur la joue et lui dire qu'il est fou, fou à lier, fou amoureux d'elle. Et il ne lui dirait pas de sa voix rauque, étouffée par la gêne et l'inattendu.
Tant que y'aura toi, je viendrai, Ilyna...
Ce n'est pas comme ça qu'il voulait le dire, bêtement, comme un enfant qui s'explique. C'est comme un Tristan, qu'il aurait voulu le dire. Il répétera, pour la prochaine fois.

Dans un sourire, il essaie de s'excuser, pour l'avoir fait trop l'aimer, comme elle le dit. On dirait que ça lui coûte, à Ilyna. On dirait même que ça lui fait mal, que ça lui est difficile... Et pourtant, se dit Nico, si elle savait comme elle sait bien aimer. Sa mère en aurait des tonnes et des tonnes à apprendre d'elle, il n'en doute pas. Il regrette, seulement, qu'Ilyna semble si peu aimer, aimer.

Sans trop traîner il obéit et s'en remet à l'escalier pour monter à l'étage. Elle veut répondre en paix à son Tristan, croit-il deviner. Ça l'attriste, un peu, mais il comprend. C'est beau d'espérer, mais il n'a que quatorze ans. Se le remémorer l'écœure. Quatorze minables années. S'il était plus grand, s'il avait de la barbe, s'il n'était pas si bleu et blond, il lui aurait dit qu'il avait quinze ou même seize ans. Remarque, songe-t-il, elle croit peut-être déjà qu'il a quinze ans. Ou moins. Ah non! S'il vous plaît, non! Mais alors si elle croit qu'il a quinze ans, elle croit aussi qu'elle peut l'embrasser sur la bouche, si elle en a envie. Et donc, c'est qu'elle n'en a pas envie.
Nico a terminé l'ascension des marches. Il s'arrête dans le couloir, et soupire.
Elle n'en a pas encore envie.
Il sourit en coin.
Et puis non, c'est con. Il y a une différence entre ce qui est légal et ce qui est moralement acceptable. Beurk, la morale. Ça aussi, c'est con, tient, juge-t-il en soufflant sur son toupet. Il y a autre chose, qui est con, en vient-il à conclure, et c'est lui. Ilyna est là, gentille, à bien vouloir l'aimer, et lui se demande comment il pourrait en profiter au mieux. C'est que ça dérange, aussi, d'y croire vraiment, qu'elle l'aime. Il n'a pas de mal à croire que lui l'aime, mais au contraire il n'ose pas s'accrocher, pas sérieusement, par crainte de tomber de trop haut, et d'avoir du mal à se relever. Comment ça se peut, qu'elle l'aime? Lui, le Nico défectueux, grand bébé, qui ne sait rien faire mieux que les autres, qui n'est même pas assez geek pour s'asseoir avec les geeks à la cafétéria, qui n'a jamais su s'attirer quelques regards de pitié de ses proches même quand il avait des tuyaux qui lui sortaient de partout. J'inspire les soupirs, pas les larmes, qu'il avait compris, jadis. C'est qu'il aurait dû naître chez les riches, comme Max le lié de sa mère l'a déjà dit. Il plaisantait...

Elle arrive, son Ilyna. Il lui sourit, c'est plus fort que lui. De toute façon il ne pense même plus à le retenir, son sourire. Il le lui sert en pleine poire. Tient Ilyna, prend ça, c'est tout ce que tu mérites. C'est de sa faute après tout, c'est elle qui fait que ça s'emballe, dans sa poitrine. Elle qui est trop vieille pour qu'il lui demande d'être sa copine, et trop jeune pour qu'il lui demande de l'adopter. On en fait quoi, de l'Ilyna? Nico n'en sait rien, et décide que ce n'est pas grave, de ne pas savoir. Pas maintenant. Maintenant, c'est les pommes de terre, et rien d'autre.
Euh... Une copine? Euh... Non.
C'est l'effet de surprise, qui le fait rougir. Il croyait s'être débarrassé des questions pièges et elle les ramène. Heureusement, les jumeaux viennent à son secours. Plus ou moins.
À l'issue de l'échange, perplexe, il n'est pas certain de les trouver sympathiques. Ni l'un ni l'autre ne l'ont fait rire, pas même sourire. Comme s'il avait besoin d'une sœur de plus. Comme s'il avait besoin de leurs sous-entendus de pauvres mâles en rut. Ils ne connaissent rien.

Nicolaï chasse les jumeaux de son esprit. Ils ont les pommes de terre. C'est tout ce qui compte.
T'es géniale. T'as été géniale. T'avais pas les plus faciles. Et avec ce que la vieille va me donner, on va en avoir amplement, des pommes de terre, je te le dis.
Il s'approche de leur ultime station, prêt à passer à l'attaque, mais avant de frapper à la porte, il se tourne vers Ilyna, dépose la boîte, lui donne deux pommes de terre, garde la plus petite du lot et reprend la boîte dans ses bras.
Attend-moi ici, ok?

La petite dame ne semble d'abord pas très enchantée d'être dérangée pendant sa série préférée. Nico lui présente des excuses on ne peut plus sincères avant de lui demander si, par hasard, ce ne serait pas les rediffusions de Tre Kronor, qu'elle est entrain de visionner. Elle acquiesce en écarquillant ses petites paupières ratatinées derrière ses épaisses lunettes. Ensuite, c'est bien simple, Nico, par un étalage rapide et douteux de ses connaissances en matière de mauvaise télévision, conquiert la vieille. Elle l'invite à entrer. Il la suit, abandonnant sa boîte au pas de la porte. Au bout d'un peu plus d'une minute, il ressort les bras chargés de pommes de terre. La vieille lui tapote la joue, et le derrière, avant de disparaître promptement dans son logement. Tout content, Nico retourne à Ilyna avec son butin.
T'as vu! En plus, il te reste du chocolat. Elle n'en voulait pas. Si t'avais vu son garde-manger, t'aurais compris pourquoi. Elle m'a donné ça, aussi, regarde.
Du fromage. Il y a de quoi se réjouir et courir chez Ilyna en sifflant comme les garçons perdus de Peter Pan.

Il faut les peler. Et râper le fromage. Et après on les fait bouillir et on les découpe en rondelles. Et on va les mettre dans...
Nico s'est établi dans ce qui ressemble à la cuisine. Il fouille les tablettes, ouvre les armoires, ne les referme pas toutes, en tire des couteaux plus ou moins grands et une casserole qu'il remplit d'eau. Sourcils froncés, il se concentre. Il sait y faire, avec les pommes de terre, mais c'est, jusqu'à présent, plutôt une théorie qu'un fait.
Tu veux t'occuper du fromage?
Il commence à peler les pommes de terre, bout de langue sortie au coin des lèvres, très lent, malgré l'effort qu'il met visiblement à la tâche.

Pendant ce temps, quelque part dans Sollentuna, Éloïse s'outre encore du dernier message reçu de la mystérieuse Ilyna, alors que sa copine se tord de douleur parce qu'elle rit trop. Oh mon Dieu! Oh mon Dieu! Qui c'est elle!?! Oh mon Dieu! Mamaaan! Ton fils a de sérieux problèmes, Anna! Tu devrais l'envoyer au pensionnat, c'est grave!

J'ai déjà eu une copine, en fait. Je crois. Quand j'étais chez mon père.
Il ne sait pas pourquoi il en parle. C'est peut-être le déshabillage de patates, c'est peut-être une seconde de silence de trop. C'est peut-être le sentiment de devoir clarifier, préciser les choses. Pour elle, ou pour lui.
Une drôle de fille. J'sais toujours pas ce qu'elle faisait avec moi. Tous les gars voulaient sortir avec elle parce qu'ils disaient qu'elle était la seule qui l'avait déjà fait et qui, forcément, le referait. Il hausse les épaules, jette une autre pomme de terre dans l'eau froide. J'sais pas. Moi je me disais que si elle s'intéressait à moi, c'est qu'elle n'était peut-être pas aussi méchante qu'elle en avait l'air.
La casserole pleine à ras bord, il faut la mettre à chauffer. Au passage ça renverse un peu, mais il y arrive.
J'avais un peu tort, finalement, sourit-il en essuyant avec ses pieds emballés de chausettes les flaques d'eau par terre.
Pis toi, Ilyna, t'en as un Tristan? Ben un copain? Et Georges compte pas.
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MessageSujet: Re: grosse boule neigeuse   Jeu 23 Juin - 21:22

I'm alone on a bicycle for two.



Votre nouvelle attraction en ville : Ilyna, la jongleuse de pommes de terre. L’artiste se concentre. Les yeux rivés sur ses deux partenaires qui dansent joyeusement dans l’air. Elle les rattrape dans des parades impeccables. Mais une des danseuses a un déséquilibre, Ilyna se recule pour la récupérer mais sa sœur de jeu redescend déjà et s’abat sur sa tête, comme une punition. Elle s’écrase piteusement au sol et Ilyna se retient à grand peine de lui asséner un coup de pied bien senti. Mais qu’elle ne se leurre pas, elle passera à la casserole.

Elle se recroqueville à côté de la porte de la petite vieille, là où Nicolaï a disparu. La tête se pose sur les genoux. Il a dit d’attendre ici. Elle observe alors sagement la trotteuse de sa montre de gousset. Ça l’hypnotise, les yeux combattent pour rester ouverts. Elle se sent fatiguée. Comme une sorte de langueur qui s’empare des membres. Ça fait longtemps qu’elle n’a pas dormi. Trop longtemps.

Malgré la léthargie, un faible sourire arrive à faire son chemin jusqu’aux lèvres. Il est gentil Nicolaï. Bien trop gentil. Il promet la majesté dans le moindre des gestes de la pianiste. Il l’élève sur un piédestal dont elle tombera un jour. La chute promet d’être vertigineuse. Quand Nicolaï exècrera. Quand les mots lui paraitront fade au goût. Elle voudrait le croire, c’est si tentant. Mais l’éternité qu’il promet n’existe pas. Elle regrette. Cache la déception derrière les mèches de cheveux.

Elle a un léger sursaut quand la porte craque et elle se lève instinctivement. Un Nicolaï triomphant ressort de l’antre de la grand-mère. Elle frappe dans ses mains, une ou deux fois. Incline la tête pour féliciter l’exploit. Et inscrit ses pas dans ceux de Nicolaï pour rejoindre la cuisine qui s’impatiente.

Ilyna s’est assise à un des tabourets de son bar américain. Elle observe la scène qui se déroule devant ses yeux. La sombre cuisine ne lui paraît plus si sinistre que ça. Elle aussi sait faire de la musique mais Ilyna n’en avait aucune idée. Ce sont claquements< de placards et cliquetis de couverts. Le robinet de l’évier fait des gargarismes, crache dans la casserole. Le petit chef d’orchestre s’agite pour que les instruments de la cuisine rendent bien l’harmonie. Elle n’ose pas rire, elle aurait peur qu’il croit qu’elle se moque.

Ça hésite quand même un court instant, quand elle voit l’application de Nicolaï à peler une pomme de terre. Elle se lève à son tour, pour jeter un coup d’œil discret à l’orchestration, ouvre deux ou trois tiroirs. S’étonne de trouver une râpe à fromage. Revient s’installer sur son tabouret et tend un économe à Nicolaï.

    « C’est pour que tu sois concurrentiel… Parce que je suis incroyable dans le râpage de fromage ».


Enfin, c’est ce qu’elle dit. Elle ne serait pas étonnée d’avoir des courbatures demain matin. Le fromage arrive quand même à s’amonceler dans l’assiette qui réceptionne les copeaux. Elle ne sait que dire, l’oreille trop attentive à la mélodie de la cuisine. C’est la même musique que celle de ses souvenirs. Quand elle faisait des gâteaux avec sa mère. Quand elle préparait les petits déjeuners du dimanche matin avec Lazare. Des partitions qu’elle a oubliées et qu’elle avait pourtant apprises par cœur. La main glisse dans la poche du jeans, considère le téléphone, les contacts défilent sous la pression du pouce, s’arrête à Irène. Elle n’a pas contacté sa mère depuis le départ de Lazare. Depuis bientôt trois ans maintenant. Elle reste un moment à scruter l’écran, bêtement, et le portable termine de nouveau dans la poche.

Les yeux se détachent de la contemplation de la neige de fromage pour s’intéresser à Nicolaï. La tête se penche, la main s’immobilise sur la râpe. Elle ne s’attendait pas à ça. Elle a une moue un peu attristée. Elle n’a pas de remède. Les mots seraient pansements fragiles, ça craquerait au moindre mouvement. Elle ne veut pas dire des choses futiles, déconsidérer ce qu’il a vécu.

De nouveau, des flocons dans l’assiette. Elle râpe consciencieusement le fromage qui va bientôt finir par manquer. En silence. De fil en aiguille, Nicolaï tisse sa toile, referme le piège sur le point sensible. Elle prend un air détaché, lui sourit.

    « Attention aux pommes de terre »


Elle s’échappe de sa place, va remuer un peu les placards, s’occupe de mettre la table. Elle chantonne doucement, bouche fermée, en balançant la tête en rythme, dans une innocence feinte, presque agaçante. Si elle fait mine d’avoir oublié, Nicolaï en fera de même, non ? Fourchette et couteau dans chaque main, elle tape sur le comptoir, rit un peu.

    « Allez chef, quand est-ce que c’est prêt ? Je meurs de faim ! »


Le sourire s’évanouit. Les couverts font la tête, la fausse joie retombe. Les yeux viennent saluer les éléments de la console. Bonjour bois de cuisine. Bonjour assiette. Bonjour verre. Il lui semble qu’ils la jugent durement. Tu prends Nico pour un idiot. Elle secoue un peu la tête. Non, ce n’est pas ça. Elle a juste peur. Du pouvoir des mots. Et si ça se révélait trop simple. Trop banal.

    « Elle s’appelait comment ? »


Ce n’est pas important. Mais elle ne sait pas par où commencer. Le manche de la fourchette tape sur le bois du bar. Ilyna la balade aléatoirement, sur la promenade du comptoir. Lorsqu’elle reprend la parole, le ton est beaucoup léger qu’elle ne l’aurait pensé, comme un détachement soudain.

    « Ce devait être dur. La grosse étiquette sur le front. Juste être l’objet d’un désir. Vol plané de madame fourchette au dessus de l’assiette. Réception sur une jambe, plutôt bien maîtrisée. Les yeux accrochent finalement ceux de Nicolaï. Tu l’aimais ? »


Elle pose presque la question pour la forme. Elle pense déjà connaître la réponse. Le regard se perd dans le noir, derrière la fenêtre.

    « Elle avait peut-être oubliée, à force, qu’on pouvait l’aimer. La main lâche la fourchette, rejoint la sœur pour jouer les marionnettes dans le vide. Enfin, je dis ça mais je n’en sais rien ! »


Les mains ont fini le numéro. Elles viennent se poser sur les genoux. Lisser mécaniquement les plis imaginaires du jeans. Des Tristan, il y a du en avoir. Peut-être même plusieurs. Mais elle ne demandait jamais le nom. Qu’importe. Ils ne l’intéressaient pas, tous ces éphémères. Elle recherchait juste la sensation. Des fragments de Lazare.

Elle ne peut pas le dire. C’est impossible. Pas à Nicolaï. Parce qu’il est le premier depuis longtemps. Il est le premier qui la regarde. Qui veut parler à son piano et passer un repas avec elle. A qui elle dit plus que « au revoir » au seuil de la porte, comme une voleuse. Nicolaï n’est pas de ceux qui viennent la chercher à la sortie d’un bar. Nicolaï n’est pas de ceux qui lui jettent un billet à la fin, la confondant avec ce qu’elle n’est pas. Il la croit pianiste. Nicolaï croit en elle. Il croit à une sorte de magie, elle ne sait pas laquelle. Mais il y croit. C’est dans ses yeux. Tellement que c’est troublant. Elle a trop peur que ça s’éteigne. Qu’elle se retrouve de nouveau dans le noir.

    « On a eu un accident de la vie, avec mon partenaire de tandem. Violent. Notre amour est mort sur le coup. J’ai encore quelques bleus, mais je me guéris ».


Elle se lève, provoque le mouvement, pour éviter tout battement. Tout mauvais contretemps qui alourdirait l’atmosphère. Elle s’en va fouiller dans le carton, pique une tablette de chocolat. Se rassoit presque gaiement. Et la bouche se délectant du sucre, elle se défend :

    « C’est long les pommes de terre. Hé, Nico, tu les voudrais comment tes bottes ? Et aussi, tu sais pour le pompon. On pourrait en refaire un ! Nouveau carré de chocolat. Elle demande soudain, un peu gênée. Et Nico… C’est comment, enfin… Avec ton père ? Je veux dire, c’est vraiment différent d'une mère ?»


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MessageSujet: Re: grosse boule neigeuse   Sam 25 Juin - 1:50

- On ne connaît que les choses que l'on apprivoise, dit le renard.
Les hommes n'ont plus le temps de rien connaître.
Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands.
Mais comme il n'existe point de marchands d'amis, les hommes n'ont plus d'amis.
Si tu veux un ami, apprivoise-moi !


Il a oublié une patate. Une grosse patate blonde qui se sauve en se dandinant, comme une patate, et qui croit qu'il ne l'a pas vue s'enfuir. Elle ne veut pas qu'on la plonge dans l'eau chaude. Agacé, Nico garde cependant ses reproches pour lui. Elle est un peu nouille, en plus d'être patate, Ilyna. Elle doit penser que c'est un truc de cheveux blonds. Elle doit penser qu'il ne se rend compte de rien, qu'il est trop préoccupé par ses pommes de terre, ses patates. Alors il soupire.
Liv.
Et elle le détestait, ce prénom. Elle disait que ses parents s'étaient débarrassé, qu'ils avaient choisi le plus court, le plus simple. Que ça ne voulait rien dire et tout dire en même temps. Elle s'obstinait à l'appeler Nicolaï, jamais Nico. Elle disait que ses parents, à lui, avaient du goût, que son prénom avait du panache. Qu'il faisait un bon prénom de jeune et qu'il ferait un excellent prénom de vieux. Nicolaï. Elle le disait tout le temps. Qu'est-ce que tu fiches, Nicolaï? Nicolaï, pourquoi tu boudes? Hey Nicolaï, comment ça se peut que ton frère soit si grand et que tu sois si petit? Dis-moi franchement, tu me préférerais avec une moustache, Nicolaï? Faut que je te dise un truc important, Nicolaï : je ne t'aime pas. Nicolaï, si tu m'aimes, enlève ton pantalon, je compte jusqu'à trois.
Mouais.
Il hausse une épaule. C'était un amour stupide, aussi stupide qu'il l'était lui-même alors. Liv ne lui a pas à proprement parler brisé le coeur, elle le lui a juste pincé un peu trop, avec ses ongles roses. Sans lui laisser le temps de l'aimer vraiment, elle a joué avec son coeur et, involontairement ou pas, a activé de ces mécanismes qui font qu'il bat si fort, maintenant. Regarde-moi ça, Nicolaï, on dirait bien que t'es fait pour brailler...

Les pommes de terre se débrouillent sans lui, maintenant. Elles se baignent, rigolent, et discutent navets. Alors Nico rejoint Ilyna, son accidentée de l'amour. C'est donc ça, ils se sont plantés, avec son Tristan. Il y en a un qui a mal manoeuvré, et puis ça les a entraînés tous les deux. Sûrement que c'est la faute du Tristan. Sûrement qu'ils sont tombés sur l'asphalte. D'où les cicatrices, les égratignures, les bleus. Ça a dû saigner. C'est pour ça qu'elle a l'air fatigué, Ilyna. C'est pour ça qu'elle a besoin de sucre et qu'elle bouffe du chocolat. C'est pour ça que Georges était si content, tout à l'heure. Elle l'a délaissé, pendant sa convalescence. Et elle le dit elle-même, ce n'est pas terminé, il y a encore des bleus.
Il s'assied à côté d'elle, ne la lâche pas des yeux, sans s'en rendre compte, et se demande comment on fait, pour continuer, après. Il voit Ilyna, avec des bobos partout, qui se relève péniblement. Personne à l'horizon, elle est seule, et l'autre s'est tiré avec la bicyclette tandem. Elle doit marcher, longtemps, péniblement parce que ça fait mal. Il y a des véhicules qui passent, et passent si près d'elle parfois qu'ils manquent de la chopper et de l'envoyer dans le fossé. Elle pleure, et elle s'essuie le visage avec son bras, mais ça ne fait que la salir davantage. Elle marche, elle traîne des pieds. Plus loin, beaucoup plus loin, elle se décide à lever le bras et à pointer le pouce vers le ciel. Personne. Au loin, Georges l'appelle, en vain parce que sans elle, il n'arrive qu'à hurler du silence. Et puis un beau jour, Nico, sur son skateboard, la rejoint. Il s'arrête, prend son skate sous son bras et l'accompagne. Et tout en discutant chocolat et pommes de terre, il se demande, sans relâche, comment est-ce qu'il pourrait faire, pour la prendre avec lui, sur sa minable planche?

Mes bottes je les veux avec des lacets. En cuir rouge et qui montent jusque là!
Il indique le haut de sa cuisse et sourit, moqueur.
Tristan ne mérite peut-être pas qu'on s'y attarde, juge Nico malgré lui. Oui parce qu'au fond de lui, ce qu'il voudrait, c'est qu'elle lui dise comment il s'appelle vraiment, où il habite, ce qu'il fait de sa vie, de quoi il a peur... Assurément, Tristan n'a pas suffisamment payé, pour ce qu'il a fait. Après avoir résolu le problème du skateboard, il faudra résoudre le problème du voleur de tandem. Le tandem, c'est à Ilyna qu'il revient. Mais à mieux y penser, en récupérant la grosse bicyclette, Nico règlerait le problème du skate... Mais comment le retrouver? C'est peut-être un problème impossible. Ou alors la solution est ailleurs. Certes il y a la route, devant eux, devant tout le monde, mais il y a aussi les champs, les forêts, de tous côtés. Qui sait, ils mènent peut-être au même endroit, voire quelque part de mieux encore.
Et mon pompon, je le voudrais jaune, cette fois. Avec des yeux bleus, fous, plutôt que noirs. Un pompon psychédélique. Ce sera comme ma deuxième tête. Ma petite tête.

Un peu, il sourit de l'entendre lui demander, pour son père. De toutes les questions possibles et imaginables, celle-là lui était totalement inattendue. Comme une tonne d'autres, sans doute, mais peu importe, ça porte quand même à se demander pourquoi. L'étonnement passé, la question lui remet son père en tête. Il s'ennuie. Il avait oublié qu'il lui manquait, avec la rentrée, le retour chez sa mère, ses frères et soeurs... Trop de distractions, ça avait tué le vieux. Mais en même temps, ça avait rendu son absence supportable, voire banale.
Nico se gratte la tête en regardant ses pieds. Comment c'est avec son père... Croyant tenir une réponse, il se redresse pour regarder Ilyna. Un sourire point.
C'est pas compliqué. Avec mon père c'est toujours moins compliqué qu'avec ma mère. Je préférais vivre avec mon père. Parce que j'avais jamais besoin de deviner. Et quand il était pas content, il me le disait clairement. Sur le coup, ça remue, ça donne envie de... de brailler des fois, mais finalement, ça fait que le problème se résout plus vite, et simplement.
Il hausse les épaules, se fait songeur.
Ma mère n'a pas de... elle a pas tellement l'instinct maternel. Pour elle c'est pas un instinct, justement, et ça donne presque l'impression que c'est une corvée. Surtout maintenant...
Nico plisse les yeux pour sonder Ilyna du regard. Elle ne doit pas tout piger, là... Il hésite une petite seconde.
Ben c'est que...
Il rit un peu, passe une main sur sa nuque, lève un instant les yeux vers le plafond et finit par y décrocher un vrai sourire.
J'te raconte rapidement, ok? Alors tu comprendras que c'est forcé, que je préfère mon père à ma mère, et pas seulement parce que mon père est chouette. Il inspire. Quand j'avais euh... huit ans, mon père et ma mère se sont séparés et mon père a décidé de partir vivre en Autriche parce qu'il avait du boulot là-bas. Alors, à la maison, y'avait ma soeur Anna, mes frères Will, Ben et Florian, ma petite soeur Éloïse et mes petits frères Markus, Henrich, Oliver et Mikaël. Will voulait partir avec papa. C'était le seul, au début. Mais finalement, j'ai décidé de partir aussi. Parce que ma mère, elle s'est toujours plaint de moi et que... C'est que je trouvais ça un peu triste, aussi, que Will soit le seul à vouloir vivre avec papa. Bref, on est partis jusqu'à y'a quelques mois. Papa a eu un contrat important pour une série de reportages et il a dû partir. Will et moi, alors, on a dû revenir ici. Pendant les six années qui sont passées, évidemment on a communiqué avec le reste de la famille mais, franchement, très peu. Notre mère était pas mal occupée avec les autres et puis elle a rencontré son lié, il est venu vivre à la maison... Même qu'il lui a fait des bébés. Deux. Elle en a pas accouchés, encore. J'ai pas hâte, ça va être l'enfer. J'aurai jamais de chambre à moi, qu'il ronchonne, comme pour lui-même, avant de retrouver le fil. Ma mère m'appelle le lemon. Nicolaï Lemon, fait-il en roulant les yeux. De toute la série de petits Leiner parfaits qu'elle a produits, je suis le modèle défectueux. C'est juste que, elle se rend pas compte, on dirait, de tout ce qu'elle dit, de tout ce qu'elle fait mais surtout, de tout ce qu'elle fait pas. Alors que mon père... Il a toujours joué avec nous. Et je sais qu'il veut notre bien. Même si je déteste qu'il arrive à partir, comme ça... J'aime pas qu'il soit capable de nous abandonner, mais j'aime que je n'ai jamais eu à lui demander, quand j'étais petit, pour qu'il me prenne dans ses bras. Il le faisait, c'est tout. Mais ça, c'est mon père. Après, pour tous les autres, je sais pas trop... La frange se balance un coup. Nicolaï s'accoude et appuie son visage dans sa main, le corps s'incline vers l'avant. Toi ton père, tu l'aimes? Avec ta mère, ils sont liés? Et Tristan, c'est son lié, à Ilyna? Au fait, tu l'es? T'y crois, toi, au lien?
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MessageSujet: Re: grosse boule neigeuse   Sam 25 Juin - 23:06

But everything looks better, when the sun goes down
I had everything, opportunities for eternity and I
could belong to the night


Dans un monde parallèle, il doit y avoir d’autres Nicolaï. D’autres Ilyna. Et des Liv. Des Lazare. Des mères et des pères. Trop encombrants. Ou pas assez. Dans un monde parallèle, il doit y avoir une Ilyna sur un vieux canapé, de ces canapés usés par le temps, fatigué d’avoir vu trop passer. Elle a la tête posée sur l’épaule de Nicolaï, gigote un peu, de temps en temps, pour ramener la couverture sur leurs jambes. L’épaule d’ailleurs, tremble parfois des rires de la jeune blonde. Ils regardent la télévision. Ils sont à la fin de l’épisode de leur série. On dirait l’épisode de noël. Celui où il neige dehors. La caméra fait l’indiscrète, derrière la fenêtre. La scène se déroule autour d’un repas. Les deux protagonistes jouent en muet dans la cuisine, les rires sont couverts par une de ces musiques qui font sourire avec nostalgie. C’est marrant, ces épisodes en cinquante-deux minutes, la vie est condensée dans quelques secondes. Ils ont eu le temps de vivre de ces trucs, les deux héros, depuis le début. Mais on oublie vite. Aussi vite que lorsqu’Ilyna va appuyer sur le gros bouton de la télévision. Fin de l’épisode.

Pourtant, de l’autre côté de l’écran, les personnages ne sont pas d’accord pour qu’on les abandonne dans le noir. L’Ilyna de la cuisine n’a pas fini de rire des bottes de Nicolaï. Elle croise ses deux mains pour les disjoindre ensuite : « Impossible, je ne mets pas une couronne là dedans ! ». Ilyna a le rire des enfants. Franc et sincère. Elle accuse d’un mouvement de tête, le nouveau pompon que propose son vis-à-vis. Tape le comptoir du plat de la main.

    « Définitivement ! Mais je veux absolument adopter son jumeau ! Je le mettrai à mes clés, comme ça, y aura ta pas tout à fait tête avec moi »


Elle pense qu’elle va avoir des problèmes. De zygomatiques. Elle les sollicite un peu trop aujourd’hui, elle a peut-être déjà une crampe. Parce que ça ne veut pas s’arrêter. Et ça rit. Parce que demain, elle imagine le patron avec sa tête de patron. Trop sévère. Trop suspicieux. Ilyna ne sourit pas. Et quand il demandera ce que vaut cette bonne humeur, elle dira : J’ai mangé des pommes de terre et mon piano a pris du sirop pour la toux. C’est si simple. Si léger. On dirait qu’il fait moins gris. Comment avait-elle seulement pu oublier. Le goût de la vie.

Et s’ils restaient dans cette cuisine pour un long moment. Pour un long moment qui dure toujours. Ils feraient de la musique sur les casseroles. Discuteraient de leurs silhouettes déformées dans les cuillères et les couteaux. Ils pourraient inventer l’océan dans l’évier. Regarder l’épaisse neige recouvrir les tristes trottoirs de son allée. Elle insiste : Restez à la maison. Elle apprendrait : s’il préfère la mer ou la montagne. S’il croit comme elle que les réverbères s’allument sur son passage quand elle va se perdre dans les rues, le matin. Elle en aurait presque mal à la tête, tellement elle est remplie.

Ilyna essaie de ne pas trop s’élever dans les sphères de ce bonheur nouveau, rejoint tout le sérieux dont elle est capable, tait le sourire avec la main. Elle écoute avec intérêt, les bras ont fini par se croiser sur le comptoir. Elle enregistre dans des hochements de tête. Le menton décide de se poser sur les bras croisés, les yeux ne lâchent pas Nicolaï. A part lorsqu’il évoque ses frères et sœurs, elle les compte sur ses doigts, la tête de côté, et répète à voix basse : Anna, Will, Ben… Mais ça va trop vite. Elle abandonne et retourne à Nicolaï, c’est lui qui l’intéresse. Elle est trop occupée à écouter pour que le visage prenne une expression.

Elle ne connaît pas la mère de Nicolaï. Elle ne sait pas ce que c’est d’avoir autant de gamins, l’inquiétude que cela peut apporter. Elle peut comprendre. Elle croit. Pourtant, elle aimerait s’accrocher à la sonnette de sa porte. L’attraper par les épaules et la secouer. Fort. Lui dire. Lui dire qu’elle a un fils qui vaut la peine. Qu’il créé les sourires. Qu’il semble avoir des choses à dire, à prouver. Mais que ça manque cruellement de confiance. Ça n’ose parler qu’en chuchotant à l’oreille de George. Elle lui mettra la partition sous le nez. Lui montrera les mouvements. Ce n’est pas une jolie musique ? Son Citron, il finira par lui laisser un goût amer sur la langue. Elle restera droite dans ses bottes, même si on lui claque la porte, même si elle fait donneuse de leçons. Même si elle sait peut-être déjà ça, la maman.

Elle revient de son affrontement virtuel avec la Lemon Mamma et congratule le long propos de Nicolaï par un long « Hm » tout à fait inintelligible. Elle est prise de court, elle n’a pas l’habitude d’autant parler. D’autant solliciter son petit cerveau. Elle était devenue assez primaire. Dormir. Pleurer. Dormir. Boire. Aller au travail. Pleurer. Fumer.

Elle défait son chignon, passe les mains dans la triste chevelure, les emprisonne de nouveau dans une queue de cheval. C’est assez mécanique, elle ne s’en rend presque pas compte, elle réfléchit. Le sourire revient, en catimini au coin des lèvres.

    « Chez toi, y a plein de gens qui s’ajoutent… Mais chez moi, c’est l’inverse. Ça me paraît totalement inconnu, les frères, les sœurs... Je suis fille unique. Et mon père, et bien… Il s’appelle Eddy. Eddy Nod. Mais je ne sais pas si c’est vraiment comme cela qu’il s’appelle. Ça ne sonne pas très suédois, hein ? Apparemment, ce n’est pas un mauvais type. Il a beaucoup aimé ma mère. Mais il a aussi beaucoup aimé les filles autour... Il aime les cookies. Comme moi. C’est ce que me dit ma mère à chaque fois. C’est tout ce que je sais de lui. Il est parti un jour et il n’a pas retrouvé le chemin de la maison. Elle se pince les lèvres mais enchaine, plus enjouée. Mais j’ai vraiment une mère formidable. Je n’ai pas eu de nouvelles depuis un moment, mais elle n’avait pas de Lié, la dernière fois »


Le discours s’arrête, Ilyna hésite. Elle ravale plusieurs fois les mots, fait claquer les doigts, et finalement, se lance de nouveau :

    « Tu sais quoi ? Je pense qu’il y a un truc… Avec les L. Ça ne nous convient pas. Le mien de L, c’était Lazare. Lazare Travis Jensen. Elle le dit avec pompe, un peu moqueuse. Tu le connais peut-être… Il est assez médiatisé. Promis, je ne mens pas. Le Lien, à l’époque, je n’y pensais même pas. J’avais Lazare. Mais… C’était une obsession chez lui… Sa mère et son père s’aimaient, autant que l’on peut s’aimer, je crois. Mais elle a rencontré son Lié… Et ils se sont séparés. Juste comme ça. Et ça le terrifiait, du coup, Lazare, qu’on ne soit pas Liés. Elle s’intéresse à l’encadrement de la fenêtre, dissimule la peine sous la frange.[color=grey] Comment savait-il que l’on n’était pas Liés ? La voix se fait plus forte. Ça se trouve, on l’est ! Et qu’est-ce que ça peut faire ? Jamais je ne pourrai ressentir quelque chose de plus fort pour quelqu’un d’autre. Lazare était le seul ! La tête se retourne vers Nicolaï. Le Lien n’existe pas, c’est un mensonge ! Celui de ceux qui ne sont pas capables d’affronter leurs propres actes. Ça n’a aucun sens ! Qu’est-ce que ça prouve ? Il n’y a pas de Lié pour moi, j’appartenais à Lazare ! »


Elle a une respiration brusque. Le corps se redresse. Les yeux s’écarquillent. Elle a crié. Ses yeux redécouvrent Nicolaï, dans une netteté presque effrayante. La tête se baisse rapidement, elle a honte de s’être emportée. Elle a honte de cette impuissance. La main est maintenant en visière pour cacher le visage.

    « Je suis vraiment désolée Nico. Vraiment désolée. J’ai dit des choses… Je… Surtout que ta mère est Liée... Je ne voulais pas t’offenser »


Elle se tape le front contre la main, passe les mains dans les cheveux, gémit à la chose qui vient de lui passer en tête. Elle se redresse pour considérer Nicolaï, navrée :

    « Tu es Lié, toi aussi ? »

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